Je trouvai chez André Breton, au dessert du dîner, au pied des tableaux qui fixent au mur quelques aspects de la magie passagère, plusieurs personnes qui avaient consumé l’après-midi dans ce lieu de convergences, à ces jeux que je disais. Elles étaient dans la stupeur qui les suit, quand on n’a plus l’envie de poursuivre, mais seulement de considérer les connaissances qu’on peut tirer de cet exercice achevé. Il faisait lourd sur les têtes et il ne semblait pas que rien pût naître de cette combinaison d’hommes et de femmes, qui achevaient un repas, à côté d’un petit chien. C’est alors qu’André Breton décida de sortir avec Marcel Noll et moi.
Marcel Noll participait de l’accablement général : celui-ci s’accroissait pour lui de plusieurs coïncidences qui le troublaient, qu’il avait subies dans les dernières heures. Nous nous sentions tous trois de faibles ressources dans la basse clarté humide du printemps, sur les pentes de Montmartre où diverses tentations clignaient de l’œil sans acquérir ce pouvoir que nous aurions aimé leur reconnaître. Tout ce charme de lumières qui s’éveillait aux portes banales du plaisir ne nous retenait pas dans les rues où nous glissions avec une brume légère et nos brouillards particuliers. Ce quartier qui est fait de paillettes où les marchands de pacotille profitent de l’égarement de tout un peuple sentimental, ce quartier qui a une lueur d’œil près du khol, il était trop tôt pour les boîtes de nuit, il était trop tard pour le cinéma, nous laissait fuir par ses mailles de ténèbres vers la place Saint-Georges, que vainement pour nous contournait la rue Laferrière avec son hémicycle de baisers. Dans le bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, sensiblement au niveau de l’oculiste qui a dans sa devanture un petit buste de femme coiffée à la 1907, en composition polychrome, qu’il a muni de bésicles, et que familièrement nous avons coutume de nommer La Beauté future, nous retrouvâmes au fond de notre abattement l’usage incertain de la parole. André Breton ne voulait pas marcher plus loin. Marcel Noll proposait d’aller à Montparnasse, et moi boire était tout ce que j’imaginais. Cette espèce de crépuscule de la décision se traîna avec nous jusqu’au carrefour de Châteaudun, qui est celui où les accidents à Paris aiment le mieux à se produire. Prendre un taxi nous parut alors plus facile que de prendre une résolution. Noll, toujours hanté par des coïncidences récentes, à tout hasard donnait l’adresse du Lion de Belfort, parce que le jour même Robert Desnos avait dû s’y trouver et qu’à la même heure quelqu’un d’autre… quand André Breton proposa d’aller aux Buttes-Chaumont, qui sans doute étaient fermées.
Certains mots entraînent avec eux des représentations qui dépassent la représentation physique. Les Buttes-Chaumont levaient en nous un mirage, avec le tangible de ces phénomènes, un mirage commun sur lequel nous nous sentions tous trois la même prise. Toute noirceur se dissipait, sous un espoir immense et naïf. Enfin nous allions détruire l’ennui, devant nous s’ouvrait une chasse miraculeuse, un terrain d’expériences, où il n’était pas possible que nous n’eussions mille surprises, et qui sait ? une grande révélation qui transformerait la vie et le destin. C’est un signe de cette époque que ces trois jeunes gens tout d’abord imaginent, et rien d’autre, une telle figure d’un lieu. Le romanesque a pour eux le pas sur tout attrait de ce parc, qui pendant une demi-heure sera pour eux la Mésopotamie. Cette grande oasis dans un quartier populaire, une zone louche où règne un fameux jour d’assassinats, cette aire folle née dans la tête d’un architecte du conflit de Jean-Jacques Rousseau et des conditions économiques de l’existence parisienne, pour les trois promeneurs c’est une éprouvette de la chimie humaine où les précipités ont la parole, et des yeux d’une étrange couleur. S’ils supposent avec exaltation que les Buttes peuvent rester ouvertes la nuit, ils n’y espèrent pas une retraite, la solitude, mais au moins la retraite de tout un monde aventureux, que le singulier désir de venir dans cette ombre a trié et groupé, selon une ressemblance cachée, à la pointe du mystère. Ils ne redouteront guère que de donner dans un rendez-vous déjà fréquenté de cette clique, qu’ils ont rencontrée dans les nuits du Bois de Boulogne, et qui est sans énigme aujourd’hui pour eux. Ce qu’ils recherchent, ce ne sont pas des amateurs de plaisir : ils cherchent des curieux, et ce mot dans leur bouche caractérise une forme active de l’intelligence. Ils cherchent, ils attendent de ces bosquets perdus sous les feux du risque une femme qui n’y soit pas tombée, une femme de propos délibéré, une femme ayant de la vie un sens si large, une femme si vraiment prête à tout, qu’elle vaille enfin la peine de bouleverser l’univers. Ici les trois amis constatent qu’ils ne sont pas armés.
Ces préoccupations n’étaient pas nouvelles pour nous : elles tenaient à une grande chimère, sortie de l’impossibilité moderne de se soustraire aux lois, qui établissent une envahissante morale universelle, où les individus ne trouvent plus leur compte. Il y avait entre nous un thème habituel, un domaine de franchise, où tout serait permis à des expérimentateurs animés du nouvel esprit qui les liait, nous l’inventions à l’échelle de la vie de ce temps-là, avec ses grandes villes, ses usines, ses pays de la culture, nous le placions dans la marge la plus favorable à la liberté et au secret, qui nous semblait cette grande banlieue équivoque autour de Paris, cadre des scènes les plus troublantes des romans-feuilletons et des films à épisodes français, où tout un dramatique se révèle. Sans nous représenter ce lieu, nous nous en figurions les voies d’accès, les routes désertes avec de petites maisons fermées, les grandes pancartes LUCILINE, et une voiture abandonnée non loin d’un pont de chemin de fer. Une semblable fiction, pour ceux qui n’y voient pas l’envers de plusieurs existences, n’a pas de peine à paraître enfantine. Qu’on ne s’y trompe point : l’imagination ne reste jamais impayée, elle est déjà le début redoutable d’une réalisation, et ce mythe devait entraîner fort loin un ou deux de ceux qui avaient présidé à sa naissance. Voilà que dans le désœuvrement nous nous prenions à penser qu’il y avait peut-être dans Paris, au sud du dix-neuvième arrondissement, un laboratoire qui à la faveur de la nuit répondît au plus désordonné de notre invention. Le taxi qui nous emportait avec la machinerie de nos rêves ayant franchi par la ligne droite de l’interminable rue La Fayette le neuvième et le dixième arrondissement en direction sud-ouest nord-est, atteignit enfin le dix-neuvième à ce point précis qui portait le nom de l’Allemagne avant celui de Jean Jaurès, où par un angle de cent cinquante degrés environ, ouvert vers le sud-est, le canal Saint-Martin s’unit au canal de l’Ourcq, à l’issue du Bassin de La Villette, au pied des grands bâtiments de la Douane, au coude des boulevards extérieurs et du métro aérien qui réunit dérisoirement ces deux extrêmes, Nation et Dauphine, devant la compagnie des Petites Voitures, le café de la Rotonde et le café de la Mandoline, à deux pas de la rue Louis-Blanc où Le Libertaire a son siège, au nord du fief de la vérole et au sud des Pompes funèbres, entre les magasins généraux de La Villette et les ateliers du matériel roulant des chemins de fer du Nord. Puis piquant droit vers le sud-est, il prit l’avenue Secrétan qui est plantée d’arbres, et qui au-delà du cinéma et de la compagnie générale des omnibus traverse une région d’écoles et de dispensaires, triomphe de l’organisation laïque. Elle était déserte à cette heure, et toute livrée à l’espace, grand paysage de bâtisses mortes et utiles, où la pierre prenait un aspect de bravade, à côté des murs de briques et de plâtras, des baraquements qui à des hauteurs inégales limitaient plusieurs idées philanthropiques du voisinage. Au niveau de la rue de Meaux nous ne vîmes pas le petit pointillé rouge qui trace la limite du quartier de La Villette et du quartier du Combat. Déjà nous dépassions le métro Bolivar où aboutit par une marche en hélice la rue Bolivar qui s’ouvre sur un pacage d’immeubles neufs. La rue Secrétan alors s’élève, elle arrive au grand dépôt des Pavés, à faible distance de l’École professionnelle Jacquard. C’est ainsi qu’aux approches du parc où est niché l’inconscient de la ville, les grands facteurs de la vie citadine prennent des figures menaçantes, et surgissent au-dessus des terrains vagues et de leurs cabanes de chiffonniers et de maraîchers avec toute la majesté conventionnelle, et le geste figé des statues. Il eût été difficile à cette heure, et à la vitesse de la voiture, de constater le nombre anormal d’opticiens que l’on rencontre dans la rue Secrétan, de la rue Bolivar à la rue Manin, où enfin le taxi s’arrêta devant le chalet Édouard, Noces et Banquets, qui allie avec sa frise de bois découpé le style de la Forêt-Noire à celui du Bas-Meudon.