VIII
Parmi les forces naturelles, il en est une, de laquelle le pouvoir reconnu de tout temps reste en tout temps mystérieux, et tout mêlé à l’homme : c’est la nuit. Cette grande illusion noire suit la mode, et les variations sensibles de ses esclaves. La nuit de nos villes ne ressemble plus à cette clameur des chiens des ténèbres latines, ni à la chauve-souris du Moyen Âge, ni à cette image des douleurs qui est la nuit de la Renaissance. C’est un monstre immense de tôle, percé mille fois de couteaux. Le sang de la nuit moderne est une lumière chantante. Des tatouages, elle porte des tatouages mobiles sur son sein, la nuit. Elle a des bigoudis d’étincelles, et là où les fumées finissent de mourir, des hommes sont montés sur des astres glissants. La nuit a des sifflets et des lacs de lueurs. Elle pend comme un fruit au littoral terrestre, comme un quartier de bœuf au poing d’or des cités. Ce cadavre palpitant a dénoué sa chevelure sur le monde, et dans ce faisceau, le dernier, le fantôme incertain des libertés se réfugie, épuise au bord des rues éclairées par le sens social son désir insensé de plein air et de péril. Ainsi dans les jardins publics, le plus compact de l’ombre se confond avec une sorte de baiser désespéré de l’amour et de la révolte.
Elle donne à ces lieux absurdes un sens qu’ils ne se connaissaient pas. À l’encontre de l’idée courante ce n’est pas pour le faste que Louis XIV fit construire Versailles, mais pour l’amour, qui a aussi sa majesté, avec les cachettes du feuillage taillé, les promenoirs des grottes, et le peuple dément des statues. Aujourd’hui l’hygiène tient lieu de pompe aux habitants des villes, et c’est en son nom que dans l’inconscience ils aménagent ces retraites de verdure qu’ils tiennent naïvement pour un refuge contre la tuberculose. Et puis, la nuit descend, et les parcs se soulèvent. Comme un homme qui s’endort dans le train se balance, et sa main pend, et bientôt tout ce grand corps qui oublie la vitesse du wagon va se plier dans l’immobilité du rêve, ainsi la moralité urbaine soudain vacille sous les arbres. Une espèce de langueur qui a l’accent et la grâce de l’inconnaissable franchit les petits ponts rustiques dont plusieurs ne sont point en véritable bois. C’est alors que les gens croient chercher le plaisir. Dans les plis du terrain où tout les sollicite, ils sont les jouets de la nuit, ils sont les marins de cette voilure en lambeaux, et voici que déjà tout un peu d’eux-mêmes naufrage. La grande clameur de l’imagination leur fait oublier le silence. Sur les eaux d’agrément, à la cheville nue des cascades, on voit glisser le cygne Et cætera. Ici commence une région d’éclipse. Ce bruit de chaînes qui tombent, au premier pas vers le cœur sombre du jardin !
Il y a un moment où tout le monde est trop faible pour son amour, il y a un moment qui ressemble à une baie bien mûre, un moment qui est gorgé de soi-même. Par deux voies complices le désir et le vertige se sont accrus, et quand ils confinent, quand ils se mêlent, par un bond, un sursaut de tout le regard, je m’atteins au-delà de mes forces, au-delà des circonstances, qui ne sont plus ces quelques aspects luisants des choses, mais ma vie, et la vie, et l’instinct de survivre, la pensée que je suis un être continuel, au-delà de tout ce que j’entreprends, de ma mémoire, je m’atteins, j’atteins au sentiment concret de l’existence, qui est tout enveloppé par la mort. Me voici dans l’excellence du destin. L’air est sauvage, et brûle aux yeux. Il faut que l’événement tourne à ma folie. Je sais contre la raison que ma folie a pour elle un pouvoir irrépressible, qui est au-dessus de l’humain. Ombre ou tourbillon c’est tout comme : la nuit ne rend pas ses vaisseaux.
L’homme pris au piège des étoiles. Il se croyait un animal donné. Il se croyait captif des péripéties et des jours. Ses sens, son esprit, ses chimères, il ne prenait le temps de la réflexion que pour coordonner, et poursuivre, des idées qu’il avait eues, qu’il pensait tenir dans sa tête, d’un bout à l’autre, du souvenir au présent, comme un oiseau vivant entre les doigts des mains. Il attendait de soi sa conclusion, sa cohérence. Il s’organisait dans sa personne autour des épisodes liés de son sort. Il se confrontait, se suivait ; il était lui-même son ombre, une hypothèse et son décours. Il voyait avec une lucidité enivrante le tracé des forces qui le dominaient. Il les comptait. Il se choyait surtout pour ses perspectives tranquilles. Or, une nuit enfin, la nuit l’a regardé, la nuit qui se regarde dans les jardins comme dans des miroirs, et qui s’y multiplie par la croix de leurs arbres, la nuit qui retrouve ici sa légende et son visage d’autrefois.
Mais le peuple des passants et des promeneurs dans ces grandes villes qui n’en finissent pas où il bouge, et meurt, n’a pas le choix de sa nostalgie. Rien ne lui est offert que ces mosaïques de fleurs et de prés ou ces réductions arbitraires de la nature, qui constituent les deux types de paradis courant. Ce sont ces derniers qu’il préfère, parce qu’il est ivre encore de l’alcool romantique. Il se jette à cette illusion, tout prêt à réciter aux Buttes-Chaumont Le Lac de Lamartine, qui fait si joli en musique. Une fois qu’il s’y est jeté, ce n’est pas à la rumeur des torrents que son esprit chavire : le chemin de fer de ceinture est là, et le halètement des rues borne l’horizon. De grandes lampes froides surmontent toute la machinerie moderne, qui plie aussi, qui comprend aussi les rochers, les plantes vivaces et les ruisseaux domptés. Et l’homme, dans ce lieu de confusion, retrouve avec effroi l’empreinte monstrueuse de son corps, et sa face creusée. Il se heurte à lui-même à chaque pas. Voici le palais qu’il te faut, grande mécanique pensante, pour savoir enfin qui tu es.
IX
À peine avancions-nous dans le parfum du grand cyclamen nocturne qu’abandonnant la route pour le plus ombreux des sentiers nous découvrions au creux des feuillages noirs des figures couplées sur leurs chaises sacrées, sur les bancs pareils à des trous dans l’immense solitude humaine. 0 couples ! dans votre silence un grand oiseau se profile soudain. Mimiques lentes, mains serrées, postures divines : j’ai pris à vos manières, à la diversité de vos manières un goût damnant, un damné goût de la surprise. Ceux qui sont immobiles, qui ne se regardent point, qui se perdent, ceux qu’un seul pont unit, par exemple aux épaules, ceux qui sont tout mêlés du haut au bas du corps, ceux qui s’écoutent, ceux qui sont dissipés dans l’air du paysage, les amoureux distants, les peureux, les pressés, ceux qui se croient invisibles au fond d’un baiser sans fin, ceux qui se lèvent soudain, et qui marchent, ceux qui frémissent, ceux qui découvrent tout à coup le sentiment de l’existence, blottis dans ce plaisir que tout retardera, les voluptueux qui évitent la volupté, les couples des parcs savent au-delà de l’humain faire durer le plaisir. Promenons-nous dans ce décor des désirs, dans ce décor plein de délits mentaux, et de spasmes imaginaires. Peut-être à la trahison d’un geste ou d’un soupir, comprendrons-nous ce qui lie ces fantômes sensibles à l’émouvante vie des buissons trembleurs, au gravier bleu qui crisse sous nos pieds. Qui me dira le secret des arceaux de fer qui limitent les chemins, le long des pelouses, le secret de ces cœurs soumis à tout un protocole de verdure et à l’accablante loi d’un pays inventé ? Avançons, mes amis, dans cette nuit peuplée.