Voilà donc l’amour, le hiératique amour qui fait la haie sur notre passage. À la recherche du plaisir, ou de quelque confusion innombrable, tout le désespoir humain est là, se pliant à ce rite imaginaire, dans un temple de fusains, où tout se ligue, le froid vif et les regards, contre le culte qu’on y célèbre. Mais je suis un objet de ce culte, ma présence, la nôtre : on croirait voir les candélabres d’argent ciselé en promenade au milieu des autels où cette messe basse est officiée par des prêtres hérétiques soumis à d’étranges canons variables, dans leurs chapelles de baiser. O déplacements insensibles des corps, vous signifiez à chaque coup une grande résolution philosophique des ténèbres, rien n’est perdu, douces translations, de l’intentionnel de votre naissance. C’est l’heure du frisson, qui ressemble à crier à un trait d’encre noire. Nous nous réjouissons d’être des encriers.
MARCEL NOLL :
Quel chemin parcouru depuis la forêt primitive ! D’abord j’usais de mes pieds nus l’herbe vers la rivière. Ce fut une foulée, et une première idée que j’eus du souvenir. Puis ma trace persistant, le spectre des sentiers se leva dans mon intelligence. Il me dit avec douceur comment rejoindre une amoureuse. Il me conduisit vers des lieux de rêverie où l’habitude enfin me façonnait le cœur. L’allée ! mes premiers esclaves, leurs dos luisants pliés sur leur pagne de paille, me frayèrent une route, et firent l’arbre et la pierre complices de mes pas. L’allée ! ce n’était encore qu’une voie utile, une trouée pour mon âme de sauvage, et ce serpent grandit, et relia les villes, mais ce n’était pas l’allée, au nom nostalgique, l’allée qui surgit seulement dans l’esprit magnifique et pur d’un fou, qui devait être un monarque très jeune, et sans désir, à la lueur écrouie d’un siècle finissant. L’allée ! dès que j’y pénètre, j’aperçois toute sa perspective et l’issue ménagée de cette grande association d’idées plantée d’un bout à l’autre d’arbres taillés dont l’essence est choisie. Sa largeur est proportionnée à l’usage prévu, sa longueur à la mélancolie du jardinier-paysagiste. Elle épouse les formes des pelouses, elle épouse le front pâle du promeneur. Ne multipliez pas les allées, recommandent les traités techniques. Et moi je dis : qu’importe, ô jardiniers, vos lois, votre sagesse ? Vous craignez qu’un jardin, s’il est trop morcelé, ne paraisse petit. Ah ! vous êtes gâchés par la clientèle de la banlieue, à ce que je vois. Vous avez oublié le goût des grandes choses. Que le concept sinueux de l’allée vous reprenne, et vous mène à de véritables folies labyrinthiques, qu’on lise sur la terre où nous nous égarons l’expression bouffonne et désespérée de votre inquiétude, nouez comme la voile au vent toujours changeur les allées au jardin où vos mains s’abandonnent. Et si les inscriptions philosophiques gravées sur la pierre des monuments paraissent nécessaires au détour combiné des buissons et de la méditation solitaire, allez-y des inscriptions philosophiques, de la pierre moussue à plaisir, de la dalle ébranlée par le pied d’un fantôme : ne redoutez pas le sourire odieux de celui qui n’a point conçu les jardins comme des poèmes. Allez-y du ridicule fastueux des cascades, de l’hybride plaisir des bosquets ténébreux. Que votre main suspende une liane, à cet endroit précis où montent les regards. O Krafft, allemand hydrocéphale et triste, à la veille des temps modernes, tandis qu’on entendait au loin le bruit des bûcherons qui abattaient des têtes, sur ton pays alors en proie à cette division qui est jugée de mauvais goût dans la distribution des parterres par les architectes de notre époque, les Duchêne, les Martinet, les Edouard André, les Vacherot… sur ton pays en miettes, Krafft, génial rêveur, tu promenais un œil dément et c’est sans doute alors devant ces dominos de frontières que tu inventas ces tortueux dessins desquels on voit de moins en moins s’éprendre la jeunesse qui dans ces jours maudits les trouve fatigants. Et pourtant toi seul sus donner aux jardins leur idéalité : tu les rendais ensemble attirants et burlesques. Ils s’ouvraient à l’oubli ainsi qu’au souvenir. Tu les courbais sous tes doigts magiciens à l’image de ton délire, et tu ne faisais point appel à ces couleurs qui tirent aujourd’hui d’affaire les jardiniers sans imagination : il te suffisait de petites variations du vert au brun et au gris pâle dans la ramure pour limiter le fond fuyard du songe, là où l’espoir des visiteurs cherchait à s’évader par l’essaim des regards. Tu n’avais pas à ton service le pélargonium vigoureux, le chrysanthème lourd, ni la sauge éclatante, à peine le sainfoin d’Espagne et l’ancolie, l’oreille d’ours et la pensée éclairaient-elles un peu tes massifs métaphysiques, tes bordures de soupirs et de regrets. Je te salue, pétrisseur de planètes. Et mes hommages à Madame Krafft.
Noll se tait. Le chemin serpente au flanc d’une butte, au sommet de laquelle un lampadère luit. Sur le plan de la nuit et sur le plan du parc suivons les trois amis qui s’avancent avec le sentiment fugitif de la bizarrerie et un désir qui tient à l’essence du monde.
X
Ils arrivent à la plate-forme qui domine la nuit, à laquelle un bec de gaz flanque une volée de lumière violette et violente. À ce sommet de l’esprit, les bancs sont vides, en demi-cercle autour du gravier. Il semble qu’on ne puisse aller plus loin : « Depuis dix mille ans… », tu parles. Nos jeunes gens cherchent une issue, mais partout ils se heurtent au fil de fer du nommé La Bruyère, et dans la brume à leurs pieds c’est une prairie qui dévale. Enfin l’un d’eux reconnaît l’amorce d’un chemin, et nous assistons à l’un de ces départs coutumiers dans l’histoire de la science, quand une hypothèse à la taille de guêpe est abandonnée par un volage professeur de chimie ou de biologie comparée, sur le piton inaccessible, ou réputé tel, où par pur défi si ce n’est par orgueil mal placé elle avait été se jucher pour ne pas déchoir dans l’estime de ses contemporains. Alors le chargé de cours, ayant retroussé ou frisé, ou calamistré ses moustaches, part d’un air dégagé sur une piste toute nouvelle, sans se soucier de la désespérée qui agite son mouchoir, et rappelle, dans ses propos, les douces nuits, les angoisses communes, et les communications impatiemment attendues à des sociétés savantes de second ordre, les articles complimenteurs dans des revues-à-côté, scientifiques et littéraires, où Horace, le poète latin, est cité à tout bout de champ quand l’auteur ramenant à de justes proportions le sujet qu’il traite veut montrer en même temps que le charme et la culture de son esprit… que disais-je ? veut montrer qu’on ne la lui fait pas… desinit in piscem. Vous me la copierez.
Le dessein qui me pousse à raconter cette aventure, et l’infini de ses détails, par exemple qui marche devant, si André Breton porte aujourd’hui sa canne, — une belle canne, au reste, que les garçons de café apprécient comme il se doit, achetée chez un antiquaire de la rue Saint-Sulpice, qui vend aussi de faux étains, une canne de provenance douteuse, africaine pour les uns, asiatique pour d’autres, pour d’autres encore due au génie exotique et intellectuel de Gauguin, l’homme du corail et de l’eau verte, une canne ornée de reliefs obscènes, hommes, femmes et bêtes, en veux-tu, en voilà, limaces rampant vers les vulves, postures faciles à comprendre, et drôle de spectacle terrifiant un nègre barbu qui bande vers le bas — ce dessein qui me pousse à raconter cette promenade somnambulique dans le creux de l’indulgence édilique, là où tout le conseil municipal réuni a décidé que nous porterions sans risquer la prison nos petites révoltes nocturnes et l’insociabilité de nos cœurs, ce dessein me paraît tout soudain assez mystérieux. Étrange, étrange : et je devine le développement qui va suivre.