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Quand, dans une ville de province, un chien et voici déjà le grand jour, dans les rues vides soudain assis sur ses pattes de derrière, rejette ses oreilles à la cantonade et lève vers le soleil, semble-t-il, une gueule glapissante pour hurler indéfiniment à la mort, le commis du magasin de chapeaux et de couronnes mortuaires est tout joyeux de trouver dans la monotonie d’une vie misérable une raison plausible de se mettre les poings aux hanches sur le pas de la porte de ce magasin. Il hurle à la mort, ce chien, c’est que dans le monde matinal il y a quelqu’un qui trépasse avec minutie, ou bien il nous faudrait douter de la sincérité canine, et le chien, ce grand signe mythique, ne nous a jusqu’à présent jamais donné lieu de manquer de confiance en sa prévoyance cynique. Alors le commis du double comptoir où se pourvoient contre les intempéries et l’ingratitude les vivants et les morts de ce gros chef-lieu de canton, le commis se prend à supputer quel citadin vient de passer de l’une à l’autre catégorie de sa clientèle. Il essaye un peu la réalité de la mort de chacun. Ainsi…

Ah je te tiens, voilà l’ainsi qu’attendait frénétiquement ton besoin de logique, mon ami, l’ainsi satisfaisant, l’ainsi pacificateur. Tout ce long paragraphe à la fin traînait avec soi sa grande inquiétude, et les ténèbres des Buttes-Chaumont flottaient quelque part dans ton cœur. L’ainsi chasse ces ombres opprimantes, c’est un balayeur gigantesque, dont les cheveux se perdent parmi les étoiles, dont les pieds pénètrent par les soupiraux dans les caves des maisons humaines. L’ainsi scandalise les poètes dans leur lit de plumes. L’ainsi se promène de porte en porte, vérifiant les verrous mis, et la sécurité des habitations isolées. L’ainsi appartient à la société des veilleurs de l’Urbaine. Et je ne parlerai pas de la bicyclette de l’ainsi.

… Ainsi j’éprouve la force de mes pensées, ainsi je me demande ce qui est mort en moi, ce qui est encore efficace, et sur le seuil de mon esprit, un instant arrêté par une clameur sinistre, je me promène dans mes demeures mentales par le moyen de l’écriture, une à une, en quête d’un cadavre et d’un enterrement ;

… ou bien ainsi je fais le chien et je gueule au crevé, le commis est le lecteur, et j’annonce par cet absurde récit composé et fallace, j’annonce les malheurs de l’humanité nouvelle, je précipite par leur énonciation criminelle la survenance des catastrophes, et ne lisez plus ce texte maudit ;

… ou bien ainsi prêt à passer des chapeaux aux couronnes, l’homme est averti des révolutions de son sort par une voix animale qui semble tout d’abord s’adresser aux nuages, qui parle par exemple du charme ressenti d’un parc citadin, où se mêlent les symboles blêmes de l’amour et du brouillard ;

… ou bien ainsi je vous emmène à la remorque avec ma gaffe de mots, et rien d’autre dans le cœur et l’esprit que le goût insensé de la mystification et du désespoir.

XI

Le chemin se termine par une colonne de bronze qui mesure la température, l’heure et la pression atmosphérique en face d’un vaste entonnoir où sont jetées comme les dés du silence les buttes dissimulées par la nuit. De grandes lueurs révèlent au loin le Belvédère et plusieurs sourires des ténèbres, un reflet d’eau dormante et un cri d’oiseau dans la profondeur. Mais au bord de cette coupe, à ce tranchant de l’ombre, hors des frondaisons chinoises, sous un réverbère en toilette de bal qui jette ses bijoux froids à la prairie, chaussée aux couleurs de l’irréel, givre électrique et vert de neige, un proscenium en avant de la fosse à musique porte vers nos regards un numéro fantôme. C’est dans la première herbe un homme nu qui court immobile vers l’abîme. Sa grande insensibilité à l’air du soir fait qu’on le croit de bronze. Voici que l’on saisit comment, par quel mystère, l’homme a toujours lié ses représentations divines à l’image du corps humain. Et qu’aujourd’hui par un juste retour si ce sceptique desséché comme une main de squelette, pauvre dérision, ce masturbateur de l’esprit n’a jamais en vue que soi-même quand avec la glaise, ou le marbre, ou les métaux, il reproduit ses traits génériques, le phénomène enfin se renverse : il voulait montrer Dieu au monde, et toujours ce n’était qu’un homme qu’il dressait, maintenant c’est en vain qu’il se croit le pouvoir de se feindre uniquement, dès que ses mains façonnent un corps ou un visage c’est tout de suite un dieu qui sort de ses mains. Il a essayé alors de la laideur pour ne pas faire surgir de terre ces divinités inquiétantes dont le nombre va croissant. Et que deviendra l’humanité au jour prochain où le peuple des statues sera devenu si abondant dans les villes et les campagnes, qu’à peine l’on pourra circuler dans les rues de socles, à travers des champs d’attitudes. Perspective étouffante. Alors dans ce cimetière de l’imagination il connaîtra la puissance divine imprudent suscitateur d’entités, malheureuse proie de la disproportion et du rêve. C’est de la statuomanie qu’elle périra, l’humanité. Le dieu des juifs qui craignait la concurrence savait ce qu’il faisait, prohibant les images taillées. Grands symboles particuliers exerçant leur pouvoir concret sur le monde, elles mangeront vos cheveux, passants, les statues. O force d’une nuit figurée dans le bronze, noir précipice des yeux morts creusés un peu plus haut que terre, disqualification de la raison par les spectres, effondrement de la volonté à ces pieds scellés à leur roc.

J’ai dit que, désireux d’enrayer ces progrès du divin dans l’espace, cette invasion de l’immatériel dans la matière, avec une conscience clignotante de sa destinée et de ses actes, l’homme avait entrepris de ne plus sculpter que la hideur à la hanche du vide. L’esthétique d’Eugène Manuel lui parut aussi un remède à cette genèse surnaturelle. Le quotidien, on n’approchera jamais assez du quotidien, et un poète du siècle dernier a dit un mot là-dessus. Inutile : dans leurs robes de chambre en pilou, leurs vestons familiers, leurs souriantes bonhomies, les simulacres des temps modernes empruntent à l’anodin même de cet accoutrement une force magique inconnue à Éphèse ou à Angkor. Et cela est si vrai que des religions secrètes finissent par s’établir en l’honneur des nouvelles idoles. C’est ainsi qu’un rite imprécatoire est observé envers l’incroyable Gambetta, de la cour du Carrousel ; qu’une secte, de laquelle Paul Éluard est l’un des plus farouches zélateurs, vient déposer devant Paris pendant la guerre les tributs périodiques d’un culte amoureux ; un soir rentrant chez moi quelle ne fut pas ma surprise à la vue d’un long cortège vêtu de blanc qui venait sacrifier des colombes devant le ballon des Ternes ; et les convulsionnaires de la statue de Strasbourg ! Vous souvenez-vous, si vous en avez l’âge, de ce cadavre déjà décomposé qu’on amenait dans une automobile, drapée avec sa cape, tous les ans, sur la place de la Concorde ? Ainsi, par le truchement de cette dérisoire forme humaine, on insultait à la vie en opposant à la figure majestueuse de la pierre un Déroulède verdissant ; les phallophories de Trafalgar square, où Nelson le manchot est témoin de l’hystérie d’un peuple ; la Jeanne d’Arc de Frémiet, le Quand même d’Antonin Mercié, et je ne parle pas des statues sportives, le Serpolet de la place Saint-Ferdinand, le Panhard-Levassor de la Porte-Maillot ; ni de la magnifique apothéose de Chappe au pied d’un échafaud télégraphique ; ni de la chaîne brisée d’Étienne Dolet, place Maubert. Encore une statue maléfique, la Lisel à l’oie, de Strasbourg : et l’hermaphrodite de Montargis, qui se dresse devant une grande affiche intitulée La patte d’oie ; et le Génie Maritime, à Toulon ; et Vercingétorix à Gien ! La magie ainsi dresse ses signes noirs au milieu des rues, et le passant à l’âme innocente les contemple et se félicite de l’habileté du sculpteur, et discute le rendu de l’émotion artistique.