Que les jours suivants Jacopo Belbo se mît à dévorer des ouvrages historiques autour de la période des Rose-Croix, cela me sembla évident. Pourtant, lorsqu'il nous raconta ses conclusions, de ses affabulations il nous donna la trame nue, dont nous tirâmes de précieuses suggestions. Mais je sais à présent qu'il était en train d'écrire sur Aboulafia une histoire bien plus complexe où le jeu frénétique des citations se mêlait à ses mythes personnels. Placé devant la possibilité de combiner des fragments d'une histoire qui appartenait à d'autres, il retrouvait l'impulsion d'écrire, sous une forme narrative, sa propre histoire. A nous, il ne le dit jamais. Et me reste le doute s'il expérimentait, avec un certain courage, ses possibilités d'agencer une fiction, ou s'il ne s'identifiait pas, comme un quelconque diabolique, avec la Grande Histoire qui déraillait.
FILENAME : L'ÉTRANGE CABINET DU DOCTEUR DEE
Longtemps j'oublie d'être Talbot. Depuis que j'ai décidé de me faire appeler Kelley, au moins. Dans le fond, je n'avais que falsifié des papiers, comme tout le monde. Les hommes de la reine sont sans merci. Pour couvrir mes pauvres oreilles coupées, je suis forcé de porter cette calotte noire ; et ils ont tous murmuré que j'étais un magicien. Alors, ainsi en soit-il. Sur cette renommée le docteur Dee prospère.
Je suis allé le trouver à Mortlake et il était en train d'examiner une carte géographique. Il s'est montré vague, le diabolique vieillard. Éclairs sinistres dans ses yeux rusés, la main ossue qui caressait une barbiche caprine.
– C'est un manuscrit de Roger Bacon, me dit-il, et il m'a été prêté par l'empereur Rodolphe II. Vous connaissez Prague ? Je vous conseille de la visiter. Vous pourriez y déceler quelque chose qui changera votre vie. Tabula locorum rerum et thesaurorum absconditorum Menabani...
En lorgnant de côté, je vis quelque chose de la transcription d'un alphabet secret qu'essayait le docteur. Mais il cacha aussitôt le manuscrit sous une pile d'autres feuilles jaunies. Vivre à une époque et dans un milieu où chaque feuille, même si elle vient de sortir de la fabrique du papetier, est jaunie.
J'avais montré au docteur Dee certains de mes essais, surtout mes poésies sur la Dark Lady. Si lumineuse image de mon enfance, sombre parce que réabsorbée par l'ombre du temps, qui s'était dérobée à ma possession. Et un de mes canevas tragiques, l'histoire de Jim de la Papaye qui revient en Angleterre à la suite de sir Walter Raleigh, et découvre son père tué par son frère incestueux. Jusquiame.
– Vous avez des dons, Kelley, m'avait dit Dee. Et vous avez besoin d'argent. Il y a un jeune homme, fils naturel de vous ne pouvez pas même oser imaginer qui... et je veux le faire s'élever en renommée et honneurs. Il a un talent médiocre, vous serez son âme secrète. Écrivez, et vivez à l'ombre de sa gloire à lui ; seuls vous et moi saurons que c'est la vôtre, Kelley.
Et me voilà depuis des années rédigeant les canevas qui, pour la reine et l'Angleterre tout entière, circulent sous le nom de ce jeune homme pâle. If I have seen further it is by standing on ye sholders of a Dwarf. J'avais trente ans et je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.
– William, je lui ai dit, fais-toi pousser les cheveux sur les oreilles, ça te va bien.
J'avais un plan (me mettre à sa place ?).
On peut vivre en haïssant le Secoue-la-Lance qu'on est en réalité ? That sweet thief which sourly robs from me.
– Du calme, Kelley, me dit Dee, grandir dans l'ombre est le privilège de qui se prépare à la conquête du monde. Keepe a Lowe Profyle. William sera une de nos façades.
Et il m'a mis au courant – oh, en partie seulement – du Complot Cosmique. Le secret des Templiers !
– La mise ? j'ai demandé.
– Ye Globe.
Longtemps je me suis couché de bonne heure, mais un soir, à minuit, j'ai fouillé dans le coffret privé de Dee, j'ai découvert des formules, j'ai voulu évoquer les anges ainsi qu'il fait par les nuits de pleine lune. Dee m'a trouvé renversé sur le sol, au centre du cercle du Macrocosme, comme frappé d'un coup de fouet. Au front, le Pentacle de Salomon. Maintenant, je dois encore plus la tirer sur les yeux, ma calotte.
– Tu ne sais pas encore comment on fait, m'a dit Dee. Gaffe à toi, ou je te ferai arracher le nez aussi. I will show you Fear in a Handful of Dust...
Il a levé une main décharnée et a prononcé le mot terrible : Garamond ! Je me suis senti brûler d'une flamme intérieure. Je me suis enfui (dans la nuit).
Il a fallu un an pour que Dee me pardonnât et me dédiât son Quatrième Livre des Mystères, « post reconciliationem kellianam ».
Habitants masqués des plafonds, attention ! Dee m'a convoqué à Mortlake : à part moi, il y avait William, Spenser et un jeune homme aristocratique au regard fuyant, Francis Bacon. He had a délicate, lively, hazel Eie. Doctor Dee told me it was like the Eie of a Viper. Dee nous a mis au courant d'une partie du Complot Cosmique. Il s'agissait de rencontrer à Paris l'aile franque des Templiers, et de réunir deux parties d'une seule et même carte. Dee et Spenser partiraient, accompagnés de Pedro Nuñez. A moi et à Bacon, il confia certains documents, sous serment, à ouvrir au cas où ils ne reviendraient pas.
Ils revinrent, s'abreuvant d'insultes à qui mieux mieux.
– Ce n'est pas possible, disait Dee, le Plan est mathématique, il a la perfection astrale de ma Monas Ierogliphica. Nous devions les rencontrer, c'était la nuit de la Saint-Jean.
J'ai horreur d'être sous-estimé. Je dis :
– La nuit de la Saint-Jean pour nous ou pour eux ?
Dee se donna une tape sur le front, et se mit à vomir d'épouvantables jurons.
– Oh, dit-il, from what power hast thou this powerful might ?
Le pâle William notait la phrase, le vil plagiaire. Dee consultait, fébrile, des almanachs et des éphémérides.
– Sang de Dieu, Nom de Dieu, comment ai-je pu être aussi stupide ?
Il insultait Nuñez et Spenser :
– Il faut donc que je pense à tout ? Cosmographes de mes deux, hurla-t-il, livide, à Nuñez.
Et puis :
– Amasaniel Zorobabel, cria-t-il.
Et Nuñez fut frappé, comme par un bélier invisible, à l'estomac, il recula, pâle, de quelques pas, et il s'affaissa par terre.
– Imbécile, lui dit Dee.
Spenser était pâle. Il dit péniblement :
– On peut lancer un appât. Je suis en train de terminer un poème, une allégorie sur la reine des fées, où j'étais tenté de mettre un Chevalier à la Croix Rouge... Laissez-moi écrire. Les vrais Templiers se reconnaîtront, ils comprendront que nous savons, et ils prendront contact avec nous...
– Je te connais, lui dit Dee. Avant que tu aies écrit et que les gens remarquent ton poème, il passera un lustre et même davantage. Mais l'idée de l'appât n'est pas idiote.
– Pourquoi ne communiquez-vous pas avec eux au moyen de vos anges, docteur ? lui demandai-je.
– Imbécile, dit-il de nouveau, et cette fois-ci en s'adressant à moi. Tu n'as pas lu Trithème ? Les anges du destinataire interviennent pour mettre au clair un message, s'il le reçoit. Mes anges ne sont pas des courriers à cheval. Les Français sont perdus. Mais j'ai un plan. Je sais comment trouver quelqu'un de la génération allemande. Il faut aller à Prague.
Nous entendîmes un bruit, une lourde portière de damas se soulevait ; nous entrevîmes une main diaphane, puis Elle apparut, la Vierge Altière.
– Majesté, dîmes-nous en nous agenouillant.
– Dee, dit-Elle, je sais tout. Ne croyez pas que mes ancêtres ont sauvé les Chevaliers pour ensuite leur octroyer la domination du monde. J'exige, vous comprenez, qu'à la fin le secret soit l'apanage de la Couronne.