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– Tu en sortiras ? lui ai-je demandé.

– If... avait-il commencé à répondre.

Mais ensuite il se tut. En tapant de sa cuillère sur le mur, dans un mystérieux alphabet qu'il me dit en confidence avoir reçu de Trithème, il a commencé à transmettre des messages à quelqu'un de la cellule d'à côté. Le comte de Montsalvat.

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Des années ont passé. Soapes n'a jamais cessé de taper contre le mur. A présent je sais pour qui et à quelles fins. Il s'appelle Noffo Dei. Dei (par quelle mystérieuse kabbale Dei et Dee ont-ils une si proche résonance ? Qui a dénoncé les Templiers ?), renseigné par Soapes, a dénoncé Bacon. Ce qu'il a dit, je ne sais pas, mais il y a quelques jours Verulam a été emprisonné. Accusé de sodomie parce que, dirent-ils (je tremble à la pensée que ce fût vrai), toi, la Dark Lady, la Vierge Noire des druides et des templiers, tu n'étais rien d'autre, tu n'es rien d'autre que l'éternel androgyne, sorti des mains savantes de qui, de qui ? A présent, à présent je le sais : de ton amant, le comte de Saint-Germain ! Mais qui est Saint-Germain sinon Bacon soi-même (que de choses sait Soapes, cet obscur templier aux nombreuses vies...) ?

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Le Verulam est sorti de prison, il a regagné, par ses arts magiques, la faveur du monarque. Maintenant, me dit William, il passe ses nuits le long de la Tamise, au Pilad's Pub, à jouer avec cette étrange machine que lui a inventée un natif de Nola qu'ensuite il a fait affreusement brûler à Rome, après l'avoir attiré à Londres pour lui arracher son secret, une machine astrale, dévoreuse de sphères affolées, que, à travers l'infini de l'univers et des mondes, au milieu d'un rutilement de lumières angéliques, donnant d'obscènes coups de bête triomphante, le pubis contre la caisse, pour simuler les vicissitudes des corps célestes dans la demeure des Décans et comprendre les derniers secrets de sa grande instauration, et le secret même de la Nouvelle Atlantide, il a appelée Gottlieb's, en parodiant la langue sacrée des Manifestes attribués à Andreae... Je m'exclame ah ! (s'écria-t-il), maintenant la conscience lucide, mais trop tard et en vain, tandis que mon coeur bat visiblement sous les dentelles du corselet : voilà pourquoi il m'a dérobé la trompette, amulette, talisman, lien cosmique qui pouvait commander aux démons. Qu'est-ce qu'il peut bien tramer dans sa Maison de Salomon ? Il est tard, me répété-je, désormais on lui a donné trop de pouvoir.

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On dit que Bacon est mort. Soapes m'assure que ce n'est pas vrai. Personne n'en a vu le cadavre. Il vit sous un faux nom chez le landgrave de Hesse, maintenant initié aux plus grands mystères, et donc immortel, prêt à poursuivre sa ténébreuse bataille pour le triomphe du Plan, en son nom et sous son contrôle.

Après cette mort présumée, William est venu me trouver avec son sourire hypocrite, que la grille n'arrivait pas à me cacher. Il m'a demandé pourquoi, dans le sonnet 111, je lui avais écrit au sujet d'un certain Teinturier, et il m'a cité le vers : To What It Works in, Like the Dyer's Hand...

– Moi je n'ai jamais écrit ces mots, lui ai-je dit.

Et c'était vrai... C'est clair : Bacon les a insérés, avant de disparaître, pour lancer quelque mystérieux signal à ceux qui devront par la suite donner l'hospitalité à Saint-Germain, de cour en cour, en qualité d'expert ès teintures... Je pense que, dans les temps futurs, il essaiera de faire croire qu'il a écrit lui les œuvres de William. Comme tout devient évident, quand on regarde de la nuit d'une geôle !

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Where Art Thou, Muse, That Thou Forget'st So Long ? Je me sens las, malade. William attend de moi du matériel neuf pour ses crapuleuses clowneries, là au Globe.

Soapes est en train d'écrire. Je regarde par-dessus son épaule. Il est en train de tracer un message incompréhensible : Riverrun, past Eve and Adam's... Il cache la feuille, me regarde, me voit plus pâle qu'un Spectre, lit dans mes yeux la Mort. Il susurre : « Repose. N'aie crainte. J'écrirai pour toi. »

Et c'est ce qu'il fait, masque d'un masque. Moi, lentement, je m'éteins ; et il me dérobe jusqu'à la dernière lumière, celle de l'obscurité.

– 74 –

Bien que la volonté soit bonne, son esprit, toutefois, et ses prophéties paraissent être d'évidentes illusions du démon... Elles sont en mesure de tromper nombre de personnes curieuses et de causer grand dommage et scandale à l'Église de Dieu Notre Seigneur.

Avis sur Guillaume Postel envoyé à Ignace de Loyola par les pères jésuites SALMERON, LHOOST et UGOLETTO, 10 mai 1545.

Belbo nous raconta avec détachement ce qu'il avait imaginé, sans nous lire ses pages, et en éliminant les références personnelles. Il nous donna même à croire qu'Aboulafia lui avait fourni les combinaisons. Que Bacon fût l'auteur des manifestes rose-croix, je l'avais déjà trouvé écrit quelque part. Mais un détail me frappa : que Bacon fût vicomte de Saint-Albans.

Quelque chose me trottait par la tête, quelque chose qui n'était pas sans me rappeler ma vieille thèse. Je passai la nuit suivante à farfouiller dans mes fiches.

« Messieurs, dis-je le lendemain matin, avec une certaine solennité, à mes complices, nous ne pouvons pas inventer des connexions. Elles existent. Quand saint Bernard lance l'idée d'un concile pour légitimer les Templiers, parmi ceux qui sont chargés d'organiser l'événement il y a le prieur de Saint-Albans ; lequel, entre autres, porte le nom du premier martyr anglais, évangélisateur des îles britanniques, né précisément à Verulam, qui fut le fief de Bacon. Saint Albans, celte et sans nul doute druide, initié comme saint Bernard.

– C'est peu, dit Belbo.

– Attendez. Ce prieur de Saint-Albans est abbé de Saint-Martin-des-Champs, l'abbaye où sera installé le Conservatoire des Arts et Métiers ! »

Belbo réagit : « Bon Dieu !

– Non seulement, ajoutai-je, mais le Conservatoire fut pensé comme hommage à Bacon. Le 25 brumaire de l'an III, la Convention autorise son Comité d'Instruction publique à faire imprimer l'œuvre complète de Bacon. Et, le 18 vendémiaire de la même année, la même Convention vote une loi pour faire construire une maison des arts et des métiers qui aurait dû reproduire l'idée de la Maison de Salomon dont parle Bacon dans la Nouvelle Atlantide, comme le lieu où l'on aurait amassé toutes les inventions techniques de l'humanité.

– Et alors ? demanda Diotallevi.

– C'est qu'au Conservatoire il y a le Pendule », dit Belbo. Et, d'après la réaction de Diotallevi, je compris que Belbo l'avait mis dans la confidence de ses réflexions sur le pendule de Foucault.

« Allons-y doucement, dis-je. Le pendule est inventé et installé au siècle dernier. Pour le moment laissons-le de côté.

– Laissons-le de côté ? dit Belbo. Mais vous n'avez jamais donné un coup d'oeil à la Monade Hiéroglyphique de John Dee, le talisman qui devrait concentrer toute la sapience de l'univers ? Ne dirait-on pas un pendule ?

– D'accord, dis-je, admettons que nous pouvons établir un rapport entre les deux faits. Mais comment passe-t-on de Saint-Albans au Pendule ? »

Je le sus en l'espace de quelques jours.

« Donc, le prieur de Saint-Albans est abbé de Saint-Martin-des-Champs, qui devient ensuite un centre philo-templier. Bacon, à travers son fief, établit un contact initiatique avec les druides fidèles de saint Albans. A présent, écoutez : tandis que Bacon commence sa carrière en Angleterre, en France Guillaume Postel finit la sienne. »

(Je saisis une imperceptible contraction sur le visage de Belbo, je me souvins du dialogue à l'exposition de Riccardo, Postel lui évoquait idéalement le ravisseur de Lorenza. Mais ce fut l'histoire d'un instant.)