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« Qu'est-ce que signifie tout ça ? demanda Diotallevi.

– Ne me le demandez pas à moi. Vous vouliez des données ? Les voici. Je ne sais rien d'autre.

– Il faudra consulter Agliè. Je parie que lui-même ne connaît pas toutes ces organisations.

– Allons donc, c'est sa pâture. Mais nous pouvons le mettre à l'épreuve. Ajoutons une secte qui n'existe pas. Fondée récemment. »

Il me revint à l'esprit la curieuse question de De Angelis, si j'avais entendu parler du Tres. Et je dis : « Le Tres.

– Et qu'est-ce que c'est ? demanda Belbo.

– S'il y a l'acrostiche, il doit y avoir le texte sous-jacent, dit Diotallevi, autrement mes rabbins n'auraient pu s'adonner au Notarikon. Voyons voir... Templi Resurgentes Equites Synarchici. Ça vous va ? »

Le nom nous plut, nous l'écrivîmes en bout de liste.

« Avec tous ces conventicules, en inventer un de plus n'était pas une mince affaire », disait Diotallevi, pris d'un accès de vanité.

– 76 –

Si l'on tentait d'indiquer d'un mot le caractère dominant de la maçonnerie française du XVIIIe siècle, un seul conviendrait : dilettantisme.

René LE FORESTIER, La Franc-Maçonnerie Templière et Occultiste, Paris, Aubier, 1970, 2.

Le lendemain soir nous invitâmes Agliè à faire une visite à Pilade. Encore que les nouveaux habitués du bar fussent revenus au veston et à la cravate, la présence de notre hôte, avec son costume trois-pièces bleu à fines raies blanches et sa chemise immaculée, la cravate fixée par une épingle d'or, provoqua une certaine sensation. Par chance, à six heures de l'après-midi, Pilade était assez dépeuplé.

Agliè décontenança Pilade en commandant un cognac de marque. Il en avait, naturellement, mais qui trônait sur les étagères, derrière le comptoir, intact, peut-être depuis des années.

Agliè parlait en observant la liqueur à contre-jour, pour ensuite la réchauffer dans ses mains, exhibant à ses manchettes des boutons d'or de style vaguement égyptien.

Nous lui montrâmes la liste en disant que nous l'avions établie à partir de manuscrits des diaboliques.

« Que les Templiers fussent liés aux anciennes loges des maîtres maçons qui se sont formées pendant la construction du Temple de Salomon, c'est certain. Comme il est certain que depuis lors ces associés se référaient au sacrifice de l'architecte du Temple, Hiram, victime d'un mystérieux assassinat, et qu'ils se vouaient à sa vengeance. Après la persécution, beaucoup des chevaliers du Temple confluèrent certainement dans ces confréries d'artisans, fusionnant le mythe de la vengeance d'Hiram avec celui de la vengeance de Jacques de Molay. Au XVIIIe siècle, à Londres, il existait des loges d'artisans maçons véritables, les prétendues loges opératives, mais graduellement certains gentilshommes désœuvrés, encore que fort respectables, attirés par leurs rites traditionnels, rivalisèrent pour en faire partie. Ainsi, la maçonnerie opérative, histoire de véritables artisans maçons, s'est-elle transformée en maçonnerie spéculative, histoire d'artisans maçons symboliques. Dans ce climat, un certain Desaguliers, vulgarisateur de Newton, influence un pasteur protestant, Anderson, qui rédige les constitutions d'une loge de Frères Maçons, d'inspiration déiste, et commence à parler des confréries maçonniques comme de corporations qui remontent à quatre mille ans, aux fondateurs du Temple de Salomon. Voilà les raisons de la mascarade maçonnique, le tablier, l'équerre, le marteau. Pourtant, c'est peut-être précisément pour cela que la maçonnerie devient à la mode, attire les nobles, pour les arbres généalogiques qu'elle laisse entrevoir ; elle plaît encore davantage aux bourgeois, qui non seulement peuvent se réunir sur un pied d'égalité avec les nobles, mais sont même autorisés à porter l'épée de cérémonie. Misère du monde moderne qui naît, les nobles ont besoin d'un milieu où entrer en contact avec les nouveaux producteurs de capital ; les autres – vous pensez bien – cherchent une légitimation.

– Mais il semble que les Templiers apparaissent plus tard.

– Le premier qui a établi un rapport direct avec les Templiers est Ramsay, dont cependant j'aimerais mieux ne point parler. Je soupçonne personnellement qu'il était inspiré par les jésuites. C'est de sa prédication que naît l'aile écossaise de la maçonnerie.

– Écossaise en quel sens ?

– Le rite écossais est une invention franco-allemande. La maçonnerie londonienne avait institué les trois degrés : apprenti, compagnon et maître. La maçonnerie écossaise multiplie les grades, parce que multiplier les grades cela signifie multiplier les niveaux d'initiation et de secret... Les Français, qui sont fats par nature, en sont fous...

– Mais quel secret ?

– Aucun, c'est évident. S'il y avait eu un secret – autrement dit si eux l'avaient possédé –, sa complexité eût justifié la complexité des grades d'initiation. Ramsay, en revanche, multiplie les grades pour faire accroire qu'il a un secret. Vous pouvez vous imaginer le frémissement de ces braves boutiquiers qui pouvaient enfin devenir des agents de la vengeance... »

Agliè nous fut prodigue en racontars maçonniques. Et, tout en parlant, comme il en avait l'habitude, il passait insensiblement à l'évocation à la première personne. « Désormais, à cette époque, en France, on écrivait des couplets sur la nouvelle mode des Frimaçons, les loges se multipliaient et y circulaient archevêques, moines, marquis et marchands, et les membres de la maison royale devenaient grands maîtres. Dans la Stricte Observance Templière de ce patibulaire von Hund entraient Goethe, Lessing, Mozart, Voltaire ; des loges surgissaient parmi les militaires ; dans les régiments on complotait pour venger Hiram et on discutait de la révolution imminente. Et pour les autres, la maçonnerie était une société de plaisir, un club, un status symbol. On y trouvait de tout, Cagliostro, Mesmer, Casanova, le baron d'Holbach, d'Alembert... Encyclopédistes et alchimistes, libertins et hermétistes. Et on le vit quand éclata la Révolution : des membres d'une même loge se trouvèrent divisés, et il sembla que la grande fraternité entrait à jamais en crise...

– N'y avait-il pas une opposition entre Grand Orient et Loge Écossaise ?

– En paroles. Un exemple : dans la loge des Sept Sœurs était entré Franklin, qui, naturellement, visait à sa transformation laïque – son seul intérêt, c'était de soutenir sa révolution américaine... Mais en même temps, un des grands maîtres était le comte de Milly, qui cherchait l'élixir de longue vie. Comme c'était un imbécile, en faisant ses expérimentations il s'est empoisonné et il est mort. Par ailleurs, pensez à Cagliostro : d'une part il inventait des rites égyptiens, d'autre part il était impliqué dans l'affaire du Collier de la Reine, un scandale ourdi par les nouvelles classes dirigeantes pour discréditer l'Ancien Régime. Cagliostro était de la partie, vous comprenez ? Essayez d'imaginer quelle espèce de gens il fallait côtoyer...

– Ça a dû être dur, dit Belbo avec compréhension.

– Mais qui sont-ils, demandai-je, ces barons von Hund qui cherchent les Supérieurs Inconnus...

– Autour de la farce bourgeoise étaient apparus des groupes aux intentions fort différentes, qui, pour faire des adeptes, pouvaient s'identifier avec les loges maçonniques, mais poursuivaient des fins plus initiatiques. C'est alors qu'a lieu la discussion sur les Supérieurs Inconnus. Mais malheureusement, von Hund n'était pas une personne sérieuse. Au début, il fait croire aux adeptes que les Supérieurs Inconnus sont les Stuarts. Ensuite, il établit que le but de l'ordre est de racheter les biens originels des Templiers, et il ratisse des fonds de tous côtés. N'en trouvant pas assez, il tombe dans les mains d'un certain Starck, qui disait avoir reçu, des vrais Supérieurs Inconnus qui se trouvaient à Saint-Pétersbourg, le secret de la fabrication de l'or. Autour de von Hund et de Starck se précipitent théosophes, alchimistes à tant de l'once, rosicruciens de la dernière heure, et tous ensemble ils élisent grand maître un gentilhomme des plus intègres, le duc de Brunswick. Lequel comprend aussitôt qu'il est au milieu d'une très mauvaise compagnie. Un des membres de l'Observance, le landgrave de Hesse, fait appel au comte de Saint-Germain en croyant que ce gentilhomme pourrait produire de l'or pour lui, enfin glissons, à cette époque il fallait seconder les caprices des puissants. Mais, par-dessus le marché, il se croit saint Pierre. Je vous assure qu'une fois, Lavater, qui était l'hôte du landgrave, dut faire une scène à la duchesse du Devonshire, laquelle se prenait pour Marie-Madeleine.