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– Et après ? demandai-je. On n'a plus rien rafistolé ?

– Mais que voulez-vous qu'on rafistolât, pour user de vos vocables... Trois ans plus tard, un prédicateur évangélique, qui s'était uni aux Illuminés de Bavière, un certain Lanze, meurt, frappé par la foudre, dans un bois. On trouve sur lui des instructions de l'ordre, le gouvernement bavarois intervient, on découvre que Weishaupt était en train de comploter contre le gouvernement, et l'ordre est supprimé l'année suivante. Non seulement, mais on publie des écrits de Weishaupt avec les projets présumés des Illuminés, qui discréditent pour un siècle tout le néo-templarisme français et allemand... Notez que les Illuminés de Weishaupt étaient probablement du côté de la maçonnerie jacobine et qu'ils s'étaient infiltrés dans le courant néotemplier pour le détruire. Ce ne doit pas être un hasard si cette mauvaise engeance avait attiré de son côté Mirabeau, le tribun de la Révolution. Je peux vous faire une confidence?

– Dites.

– Des hommes comme moi, intéressés à renouer les fils d'une Tradition perdue, se trouvent désorientés face à un événement comme Wilhelmsbad. Quelqu'un avait deviné et s'est tu, quelqu'un savait et a menti. Et après, ce fut trop tard, d'abord le tourbillon révolutionnaire, ensuite la meute de l'occultisme du XIXe siècle... Regardez votre liste, une kermesse de la mauvaise foi et de la crédulité, crocs-en-jambe, excommunications réciproques, secrets qui circulent dans la bouche de tout le monde. Le théâtre de l'occultisme.

– Les occultistes sont peu dignes de foi, ne dirait-on pas ? demanda Belbo.

– Il faut savoir distinguer l'occultisme de l'ésotérisme. L'ésotérisme est la recherche d'un savoir qui se transmet seulement par des symboles, hermétiquement fermés aux profanes. Par contre, l'occultisme qui se répand au XIXe siècle est la pointe de l'iceberg, ce petit peu qui affleure du secret ésotérique. Les Templiers étaient des initiés, et la preuve en est que, soumis à la torture, ils meurent pour sauver leur secret. C'est la force avec laquelle ils l'ont occulté qui nous rend sûrs de leur initiation, et nostalgiques de ce qu'ils avaient su. L'occultiste est un exhibitionniste. Comme disait Péladan, un secret initiatique révélé ne sert à rien. Malheureusement, Péladan n'était pas un initié, mais un occultiste. Le XIXe est le siècle de la délation. Tout le monde s'escrime à publiciser les secrets de la magie, de la théurgie, de la Kabbale, des tarots. Et sans doute ils y croient. »

Agliè continuait à parcourir notre liste, avec quelques ricanements de commisération. « Helena Petrovna. Brave femme, au fond, mais elle n'a pas dit une seule chose qui ne fût déjà écrite sur tous les murs . De Guaita, un bibliomane drogué. Papus : c'est du sérieux. » Puis il s'arrêta, d'un coup. « Tres... D'où sort cette nouvelle? De quel manuscrit ? »

Très fort, pensai-je, il s'est rendu compte de l'interpolation. Nous restâmes dans le vague : « Vous savez, on a établi la liste en feuilletant différents textes, et, pour la plupart, nous les avons déjà renvoyés, ça ne valait pas tripette. Vous vous rappelez d'où sort ce Tres, Belbo ?

– Je n'ai pas l'impression. Diotallevi ?

– Tant de jours sont déjà passés... C'est important ?

– Nullement, nous rassura Agliè. C'est parce que je ne l'avais jamais entendu nommer. Bien vrai, vous ne pouvez pas me dire qui le citait ? »

Nous étions désolés, nous ne nous rappelions pas.

Agliè tira sa montre de son gousset. « Mon Dieu, j'avais un autre rendez-vous. Vous voudrez bien m'excuser. »

Il nous avait quittés, et nous, nous étions restés à discuter.

« Maintenant tout est clair. Les Anglais lancent la proposition maçonnique pour coaliser tous les initiés d'Europe autour du projet baconien.

– Mais le projet ne réussit qu'à moitié : l'idée que les baconiens élaborent est si fascinante qu'elle produit des résultats contraires à leur attente. Le courant dit écossais voit dans le nouveau conventicule une manière de reconstituer la succession, et il prend contact avec les templiers allemands.

– Agliè trouve l'histoire incompréhensible. C'est évident. Nous seuls à présent pouvons dire ce qui s'est passé, ce que nous voulons qu'il se soit passé. A ce moment-là, les différents noyaux nationaux entrent en lice les uns contre les autres, je n'exclurai pas que ce Martines de Pasqually fût un agent du groupe de Tomar, les Anglais désavouent les Écossais, qui s'avèrent être des Français, les Français sont évidemment divisés en deux groupes, le philo-anglais et le philo-allemand. La franc-maçonnerie est la couverture extérieure, le prétexte grâce auquel tous ces agents de groupes différents – Dieu sait où ont fini les pauliciens et les hiérosolymitains – se rencontrent et s'affrontent, cherchant tour à tour à s'arracher quelque lambeau de secret.

– La maçonnerie comme le Rick's Café de Casablanca, dit Belbo. Ce qui met cul par-dessus tête l'opinion commune. La maçonnerie n'est pas une société secrète.

– Allons donc, seulement un port franc, comme Macao. Une façade. Le secret se trouve ailleurs.

– Pauvres maçons.

– Le progrès veut ses victimes. Vous admettrez cependant que nous sommes en train de retrouver une rationalité immanente de l'histoire.

– La rationalité de l'histoire est un effet d'une bonne récriture de la Torah, dit Diotallevi. Et ainsi faisons-nous, et que soit toujours béni le nom du Très Haut.

– Ça va, dit Belbo. Maintenant les baconiens ont Saint-Martin-des-Champs, l'aile néotemplière franco-allemande se désagrège en une myriade de sectes... Mais nous n'avons pas encore décidé de quel secret il s'agit.

– C'est là que je vous attends, dit Diotallevi.

– Vous ? Nous sommes tous dans le bain, si nous ne nous en tirons pas honorablement nous faisons figure de pauvres types.

– Devant qui ?

– Mais devant l'histoire, devant le tribunal de la Vérité.

– Quid est veritas ? demanda Belbo.

– Nous », dis-je.

– 77 –

Celle herbe est appellée Chassediables par les Philosophes. Cest chose expérimentée que seulement celle semence dechasse les diables & leurs hallucinations... On en ha administré à une fille qui, durant la nuict, estoit tourmentée par un diable, & l'herbe susdite l'ha fait fuyr.

Johannes de RUPESCISSA, Traité sur la Quintessence, II.

Dans les jours qui suivirent, je négligeai le Plan. La grossesse de Lia touchait à son terme et je restais avec elle, à peine le pouvais-je. Lia calmait mon anxiété car, disait-elle, ce n'était pas encore le moment. Elle suivait un cours pour l'accouchement sans douleur et moi j'essayais de suivre ses exercices. Lia avait refusé l'aide que la science lui offrait pour nous faire savoir à l'avance le sexe du futur bébé. Elle voulait la surprise. J'avais accepté cette bizarrerie. Je lui tâtais le ventre, je ne me demandais pas ce qui en sortirait, nous avions décidé de l'appeler la Chose.