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De nouveau le Graal, bonté divine. Mais quel Graal, il n'y a qu'un seul Graal, c'est ma Chose, en contact avec les couches radioactives de l'utérus de Lia, et qui peut-être à présent navigue, heureuse, vers la bouche du puits, peut-être s'apprête à sortir et moi je reste là au milieu de ces hibous empaillés, cent morts et un qui fait semblant d'être vivant.

« Toutes les cathédrales sont construites là où les Celtes avaient leurs menhirs. Pourquoi plantaient-ils des pierres dans le sol, avec tout ce que cela leur coûtait de peine ?

– Et pourquoi les Égyptiens se fatiguaient-ils tant à élever leurs pyramides ?

– Justement. Antennes, thermomètres, sondes, des aiguilles comme celles des médecins chinois, plantés où le corps réagit, dans les points nodaux. Au centre de la terre, il y a un noyau de fusion, quelque chose de semblable au soleil, et même un véritable soleil autour duquel tourne quelque chose, sur des trajectoires différentes. Des orbites de courants telluriques. Les Celtes savaient où ils étaient et comment les dominer. Et Dante, et Dante ? Qu'est-ce qu'il veut nous raconter avec l'histoire de sa descente dans les profondeurs ? Vous me comprenez, cher ami ? »

Ça ne me plaisait pas d'être son cher ami, mais je continuais à l'écouter. Giulio Giulia, mon Rebis planté comme Lucifer au centre du ventre de Lia, mais lui elle, la Chose se retournerait, se projetterait vers le haut, d'une façon ou d'une autre sortirait. La Chose est faite pour sortir des entrailles, pour se dévoiler dans son secret limpide, pas pour y entrer tête basse et y chercher un secret visqueux.

Salon poursuivait, désormais perdu dans un monologue qu'il paraissait répéter par coeur : « Vous savez ce que sont les leys anglais ? Survolez l'Angleterre en avion et vous verrez que tous les sites sacrés sont unis par des lignes droites, une grille de lignes qui s'entrecroisent sur tout le territoire, encore visibles parce qu'elles ont suggéré le tracé des routes successives...

– S'il y avait des sites sacrés, ils étaient reliés par des routes, et ces routes on aura cherché à les faire le plus droites possible...

– Oui ? Et pourquoi le long de ces lignes migrent les oiseaux ? Pourquoi marquent-elles les trajets suivis par les soucoupes volantes ? C'est un secret qui a été perdu après l'invasion romaine, mais il en est qui le connaissent encore...

– Les juifs, suggérai-je.

– Eux aussi, ils creusent. Le premier principe alchimique est VITRIOL : Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem. »

Lapis exillis. Ma Pierre qui était en train de sortir lentement de son exil, du doux amnésique hypnotique exil dans le vase vaste de Lia, sans chercher d'autres profondeurs, ma Pierre belle et blanche qui veut la surface... Je voulais courir à la maison, auprès de Lia, attendre avec elle l'apparition de la Chose, heure après heure, le triomphe de la surface reconquise. Dans l'antre de Salon, il y avait l'odeur de renfermé des souterrains, les souterrains sont l'origine à abandonner, pas le but à atteindre. Et toutefois je suivais Salon; et me tourbillonnaient dans la tête de nouvelles idées pleines de malice pour le Plan. Alors que j'attendais l'unique Vérité de ce monde sublunaire, mon front se creusait de rides pour échafauder de nouveaux mensonges. Aveugle ainsi que les animaux du sous-sol.

Je me secouai. Il fallait que je sorte du tunnel. « Il faut que je parte, dis-je. A l'occasion vous me conseillerez des livres sur ce sujet.

– Bah, tout ce qu'on a écrit sur ces histoires est faux, faux comme l'âme de Judas. Ce que je sais, je l'ai appris de mon père...

– Géologue ?

– Oh ! non, riait Salon, non, vraiment pas. Mon père – il n'y a pas de quoi avoir honte, de l'eau a coulé sous les ponts – travaillait dans l'Okhrana. Directement sous les ordres du Chef, le légendaire Račkovskij. »

Okhrana, Okhrana, quelque chose comme le KGB, n'était-ce pas la police secrète tsariste ? Et Rackovskij, qui était-il ? Qui avait un nom semblable ? Bon Dieu, le mystérieux visiteur du colonel, le comte Rakosky... Non, allons allons, je me laissais surprendre par les coïncidences. Je n'empaillais pas des animaux morts, moi, j'engendrais des animaux vivants.

– 80 –

Lorsque la Blancheur survient à la matière du Grand Œuvre, la Vie a vaincu la Mort, leur Roi est ressuscité, la Terre & l'Eau sont devenues Air, c'est le régime de la Lune, leur Enfant est né... La Matière a pour lors acquis un degré de fixité que le Feu ne saurait détruire... Lorsque l'Artiste voit la parfaite blancheur, les Philosophes disent qu'il faut déchirer les livres, parce qu'ils deviennent inutiles.

Dom J. PERNETY, Dictionnaire mytho-hermétique, Paris, Bauche, 1758, « Blancheur ».

Je bredouillai une excuse, en toute hâte. Je crois avoir dit « mon amie doit accoucher demain », Salon me fit tous ses vœux, avec l'air de n'avoir pas compris qui était le père. Je courus à la maison, pour respirer le bon air.

Lia n'était pas là. Sur la table de la cuisine, une feuille de papier : « Mon amour, la poche des eaux s'est déchirée. Je ne t'ai pas trouvé au bureau. Je file à la clinique en taxi. Rejoins-moi, je me sens seule. »

J'eus un moment de panique; c'est moi qui devais être là-bas à compter avec Lia, c'est moi qui devais me trouver au bureau, c'est moi qui aurais dû être facilement joignable. C'était ma faute, la Chose naîtrait mort-née, Lia mourrait avec elle, Salon les empaillerait l'une et l'autre.

J'entrai dans la clinique comme si j'avais une labyrinthite, demandais à qui n'était au courant de rien, me trompai deux fois de service. Je disais à tout le monde qu'on devait bien savoir où Lia était en train d'accoucher, et tout le monde me disait de me calmer parce qu'ici tout le monde était en train d'accoucher.

Enfin, je ne sais comment, je me trouvai dans une chambre. Lia était pâle, mais d'une pâleur de perle, et elle souriait. Quelqu'un lui avait relevé les mèches de ses cheveux, les enfermant dans un bonnet blanc. Pour la première fois je voyais le front de Lia dans toute sa splendeur. A côté d'elle, elle avait la Chose.

« C'est Giulio », dit-elle.

Mon Rebis. Je l'avais fait moi aussi, et pas avec des lambeaux de corps morts, et sans savon arsenical. Il était entier, il avait tous ses doigts où il fallait.

J'exigeai de le voir de la tête au pieds. « Oh quel beau petit pistolet, oh quels gros bonbons il a ! » Puis je donnai des baisers à Lia sur son front nu : « Mais tout le mérite est à toi, chérie, ça dépend du vase.

– Bien sûr que le mérite est à moi, con. J'ai compté toute seule.

– Toi, pour moi, tu comptes beaucoup-beaucoup », lui dis-je.

– 81 –

Le peuple souterrain a atteint le plus haut savoir... Si notre folle humanité commençait contre eux la guerre, ils seraient capables de faire sauter la surface de notre planète.

Ferdinand OSSENDOWSKI, Bêtes, Hommes et Dieux, Paris, Plon, 1924, pp. 251-252.

Je restai aux côtés de Lia même quand elle sortit de la clinique, car, à peine à la maison, tandis qu'elle changeait les langes du petit, elle éclata en pleurs et dit qu'elle ne s'en tirerait jamais. Quelqu'un m'expliqua ensuite que c'était normal : après l'excitation pour la victoire de l'accouchement survient le sentiment d'impuissance devant l'immensité de la tâche. Ces jours où je traînassais dans la maison en me sentant inutile, et en tout cas inapte à l'allaitement, je passai de longues heures à lire tout ce que j'avais pu trouver sur les courants telluriques.