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« Oui, disait Belbo, mais les baconiens aussi ont leurs accidents de parcours, vous ne croyez pas ? Certains des leurs prennent la tangente avec un rêve scientiste et finissent dans un cul-de-sac. Je veux parler, à la fin de la dynastie, des Einstein, des Fermi, qui, en cherchant le secret au cœur du microcosme, font une invention erronée. Au lieu de l'énergie tellurique, propre, naturelle, sapientiale, ils découvrent l'énergie atomique, technologique, sale, polluée...

– Espace-temps, l'erreur de l'Occident, disait Diotallevi.

– C'est la perte du Centre. Le vaccin et la pénicilline comme caricature de l'Elixir de longue vie, interrompais-je.

– De même l'autre Templier, Freud, disait Belbo, qui, au lieu de creuser dans les labyrinthes du sous-sol physique, creusait dans ceux du sous-sol psychique, comme si au sujet de ce dernier les alchimistes n'avaient pas déjà tout et mieux dit.

– Mais c'est toi, insinuait Diotallevi, qui cherches à publier les livres du docteur Wagner. Pour moi, la psychanalyse c'est un machin pour névrosés.

– Oui, et le pénis n'est qu'un symbole phallique, concluais-je. Allons, messieurs, ne divaguons pas. Et ne perdons pas de temps. Nous ne savons pas encore où situer les pauliciens et les hiérosolymitains. »

Mais avant d'avoir pu résoudre le nouveau problème, nous étions tombés sur un autre groupe, qui ne faisait pas partie des Trente-Six Invisibles : il s'était introduit très tôt dans le jeu et en avait bouleversé en partie les projets, agissant comme élément de confusion. Les jésuites.

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Le Baron von Hund, le Chevalier Ramsay... et beaucoup d'autres qui fondèrent les grades dans ces rites, travaillèrent sous les directives du Général des Jésuites... Le Templarisme est Jésuitisme.

Lettre de Charles Sotheran à Mme Blavatsky,

32 .'. A. et P.R. 94 .'. Memphis,

K.R.

, K. Kadosch, M.M. 104, Eng. etc.,

Initié de la Fraternité Anglaise des Rose-Croix

et d'autres sociétés secrètes, 11.1.1877 ;

extrait de Isis Unveiled, 1877, vol. II, p. 390.

Nous les avions rencontrés trop souvent, dès l'époque des premiers manifestes rose-croix. Dès 1620 paraît en Allemagne une Rosa Jesuitica, où l'on rappelle que le symbolisme de la rose est catholique et marial, avant que d'être rose-croix, et l'on insinue que les deux ordres seraient solidaires, et les Rose-Croix seulement une des reformulations de la mystique jésuitique à l'usage des populations de l'Allemagne réformée.

Je me rappelais les mots de Salon sur la haine avec laquelle le père Kircher avait mis au pilori les Rose-Croix et justement quand il parlait des profondeurs du globe terraqué.

« Le père Kircher, disais-je, est un personnage central dans cette histoire. Pourquoi cet homme, qui si souvent a témoigné de son sens de l'observation et de son goût de l'expérimentation, a-t-il ensuite noyé ces quelques bonnes idées dans des milliers de pages qui débordent d'hypothèses incroyables ? Il était en correspondance avec les meilleurs hommes de science anglais, et puis chacun de ses livres reprend les thèmes rose-croix typiques, apparemment pour les contester, en fait pour les faire siens, pour en offrir sa version contre-réformiste. Dans la première édition de la Fama, ce monsieur Haselmayer, condamné aux galères par les jésuites à cause de ses idées réformatrices, s'épuise à dire que les vrais et bons jésuites ce sont eux, les Rose-Croix. Bien, Kircher écrit ses trente et quelques volumes pour suggérer que les vrais et bons Rose-Croix ce sont eux, les jésuites. Les jésuites sont en train d'essayer de mettre la main sur le Plan. Les pendules, il veut les étudier lui, le père Kircher, et il le fait, même si c'est à sa façon, en inventant une horloge planétaire afin de savoir l'heure exacte dans tous les sièges de la Compagnie dispersés de par le monde.

– Mais comment faisaient-ils, les jésuites, pour savoir qu'il y avait le Plan, quand les Templiers s'étaient fait tuer pour ne pas avouer ? » demandait Diotallevi. Ce n'était pas du jeu de répondre que les jésuites en savent toujours un poil de plus que le diable. Nous voulions une explication plus séduisante.

Nous la découvrîmes bien vite. Guillaume Postel, de nouveau. En feuilletant l'histoire des jésuites de Crétineau-Joly (et que de gorges chaudes n'avions-nous pas faites sur ce malheureux nom), nous découvrîmes que Postel, pris par ses fureurs mystiques, par sa soif de régénération spirituelle, avait rejoint, en 1544, saint Ignace de Loyola à Rome. Ignace l'avait accueilli avec enthousiasme, mais Postel n'avait pas réussi à renoncer à ses idées fixes, à ses kabbalismes, à son œcuménisme, et cela ne pouvait enchanter les jésuites, et moins que tout l'idée la plus fixe de toutes, sur laquelle Postel ne voulait nullement transiger, que le Roi du Monde devait être le roi de France. Ignace était saint, mais il était espagnol.

Ainsi, à un moment donné, on était arrivé à la rupture : Postel avait quitté les jésuites – ou les jésuites l'avaient mis à la porte. Mais si Postel avait été jésuite, ne fût-ce que pour une courte période, il devait bien avoir fait confidence à saint Ignace – à qui il avait juré obédience perinde ac cadaver – de sa mission. Cher Ignace, avait-il dû lui dire, sache qu'en me prenant moi tu prends aussi le secret du Plan templier dont indignement je suis le représentant français, et même, soyons tous là ensemble à attendre la troisième rencontre séculière de 1584, et autant vaut l'attendre ad majorem Dei gloriam.

Or donc les jésuites, à travers Postel, et en vertu d'un de ses moments de faiblesse, viennent à apprendre le secret des Templiers. Un secret pareil, ça s'exploite. Saint Ignace passe à l'éternelle béatitude, mais ses successeurs veillent, et continuent à tenir Postel à l'œil. Ils veulent savoir qui il rencontrera en cette fatidique année 1584. Hélas, Postel meurt avant, et il ne sert de rien qu'un jésuite inconnu – comme le soutenait une de nos sources – fût à son chevet à l'heure de sa mort. Les jésuites ne savent pas qui est son successeur.

« Pardon, Casaubon, avait dit Belbo, il y a quelque chose qui cloche à mon avis. S'il en va bien ainsi, les jésuites n'ont pas pu savoir qu'en 1584 la rencontre a raté.

– Il ne faut cependant pas oublier, avait observé Diotallevi, que, d'après ce que me disent les gentils, ces jésuites étaient des hommes de fer qui ne se laissaient pas facilement rouler dans la farine.

– Ah, si c'est pour ça, avait dit Belbo, un jésuite se boulotte deux Templiers au déjeuner et deux au dîner. Eux aussi ont été dissous, et plus d'une fois, et tous les gouvernements d'Europe s'y sont mis : ils sont pourtant encore là. »