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« En somme, observait Belbo, les Sages de Sion étaient une bande de couillons.

– Ne plaisantons pas, disait Diotallevi. Ce livre a été pris très au sérieux. Une chose me frappe plutôt. Qu'en voulant apparaître comme un plan hébraïque vieux de plusieurs siècles, toutes ses références sont à la mesure de petites polémiques françaises fin de siècle. Il semble que l'allusion à l'éducation visuelle qui sert à abêtir les masses visait le programme éducatif de Léon Bourgeois qui fait entrer neuf maçons dans son gouvernement. Un autre passage conseille de faire élire des personnes compromises dans le scandale de Panama et tel était Emile Loubet qui, en 1899, deviendra président de la République. L'allusion au métro est due au fait qu'en ces temps-là les journaux de droite protestaient parce que la Compagnie du Métropolitain avait trop d'actionnaires juifs. Raison pour quoi on suppose que le texte a été colligé en France dans la dernière décennie du XIXe, au temps de l'Affaire Dreyfus, pour affaiblir le front libéral.

– Ce n'est pas ça qui m'impressionne, avait dit Belbo. C'est le déjà vu. La synthèse de l'histoire c'est que ces Sages racontent un plan pour la conquête du monde, et nous, ces propos, on les a déjà entendus. Essayez d'ôter quelques références à des faits et problèmes du siècle passé, remplacez les souterrains du métro par les souterrains de Provins, et toutes les fois qu'il y a écrit juifs écrivez Templiers et toutes les fois qu'il y a écrit Sages de Sion écrivez Trente-Six Invisibles divisés en six bandes... Mes amis, nous tenons là l'Ordonation de Provins ! »

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Voltaire lui-même est mort jésuite : en avoit-il le moindre soupçon ?

F. N. de BONNEVILLE, Les Jésuites chassés de la Maçonnerie et leur poignard brisé par les Maçons, Orient de Londres, 1788, 2, p. 74.

Nous avions tout sous les yeux depuis longtemps, et nous ne nous en étions jamais rendu pleinement compte. Durant six siècles, six groupes se battent pour réaliser le Plan de Provins, et chaque groupe prend le texte idéal de ce Plan, y change simplement le sujet, et l'attribue à l'adversaire.

Après que les Rose-Croix se sont manifestés en France, les jésuites retournent le plan contre eux : en discréditant les Rose-Croix, ils discréditent les baconiens et la naissante maçonnerie anglaise.

Quand les jésuites inventent le néo-templarisme, le marquis de Luchet attribue le plan aux néo-templiers. Les jésuites, qui désormais larguent aussi les néo-templiers, copient Luchet à travers Barruel, mais eux attribuent le plan à tous les francs-maçons en général.

Contre-offensive baconienne. En nous mettant à éplucher tous les textes de la polémique libérale et laïcisante, nous avions découvert que de Michelet et Quinet jusqu'à Garibaldi et à Gioberti, on attribuait l'Ordonation aux jésuites (et peut-être l'idée venait-elle du templier Pascal et de ses amis). Le thème devient populaire avec Le Juif errant d'Eugène Sue et avec son personnage du méchant monsieur Rodin, quintessence du complot jésuitique dans le monde. Mais en cherchant chez Sue, nous avions trouvé bien davantage : un texte qui semblait calqué – mais en avance d'un demi-siècle – sur les Protocoles, mot pour mot. Il s'agissait du dernier chapitre des Mystères du Peuple. Ici, le diabolique plan jésuite était expliqué jusqu'au moindre détail dans un document envoyé par le général de la Compagnie, le père Roothaan (personnage historique), à monsieur Rodin (ex-personnage du Juif errant). Rodolphe de Gerolstein (ex-héros des Mystères de Paris) venait en possession du document et le révélait aux démocrates : « Vous voyez, mon cher Lebrenn, comme cette trame infernale est bien ourdie, quelles épouvantables douleurs, quelle horrible domination, quel despotisme terrible elle réserve à l'Europe et au monde, si par mésaventure elle réussit... »

On aurait dit la préface de Nilus aux Protocoles. Et Sue attribuait aux jésuites le mot (qu'ensuite nous retrouverons dans les Protocoles, et attribué aux juifs) : « la fin justifie les moyens ».

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Personne ne demandera que nous multipliions encore les preuves pour établir que ce grade de Rose-Croix fut habilement introduit par les chefs secrets de la franc-maçonnerie... L'identité de sa doctrine, de sa haine et de ses pratiques sacrilèges avec celles de la Kabbale, des Gnostiques et des Manichéens, nous indique l'identité des auteurs, c'est-à-dire des Juifs kabbalistiques.

Mgr Léon MEURIN, S. J., La Franc-Maçonnerie, synagogue de Satan, Paris, Retaux, 1893, p. 182.

Quand paraissent Les Mystères du Peuple, les jésuites voient que l'Ordonation leur est imputée : ils se jettent alors sur l'unique tactique offensive qui n'avait encore été exploitée par personne et, récupérant la lettre de Simonini, ils imputent l'Ordonation aux juifs.

En 1869, Gougenot de Mousseaux, célèbre pour deux livres sur la magie au XIXe siècle, publie Les Juifs, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, où l'on dit que les juifs utilisent la Kabbale et sont des adorateurs de Satan, vu qu'une filiation secrète lie directement Caïn aux gnostiques, aux Templiers et aux maçons. De Mousseaux reçoit une bénédiction spéciale de Pie IX.

Mais le Plan romancé par Sue est recyclé par d'autres aussi, qui ne sont pas des jésuites. Une belle histoire, presque un polar, était arrivée longtemps après. Après l'apparition des Protocoles, qu'il avait pris avec le plus grand sérieux, le Times, en 1921, avait découvert qu'un propriétaire terrien russe, monarchiste réfugié en Turquie, avait acheté à un ex-officier de la police secrète russe réfugié à Constantinople, un lot de vieux livres parmi lesquels s'en trouvait un sans couverture, où on ne lisait que « Joli » sur la tranche, avec une préface datée de 1864 et qui paraissait être la source littérale des Protocoles. Le Times avait fait des recherches au British Museum et avait découvert le livre original de Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Montesquieu et Machiavel, Bruxelles (mais avec l'indication Genève, 1864). Maurice Joly n'avait rien à voir avec Crétineau-Joly, mais il fallait quand même relever l'analogie, elle devait bien signifier quelque chose.

Le livre de Joly était un pamphlet libéral contre Napoléon III, où Machiavel, qui représentait le cynisme du dictateur, discutait avec Montesquieu. Joly avait été arrêté pour cette initiative révolutionnaire, il avait fait quinze mois de prison et, en 1878, il s'était tué. Le programme des juifs des Protocoles était repris presque à la lettre de celui que Joly attribuait à Machiavel (la fin justifie les moyens), et à travers Machiavel à Napoléon. Le Times ne s'était cependant pas aperçu (mais nous si) que Joly avait copié impunément dans le document de Sue, antérieur d'au moins sept ans.

Une femme écrivain antisémite, passionnée de la théorie du complot et des Supérieurs Inconnus, certaine Nesta Webster, devant ce fait qui réduisait les Protocoles à une copie banale et toute bête, nous avait fourni une très lumineuse intuition, comme seul le vrai initié, ou le chasseur d'initiés, sait en avoir. Joly était un initié, il connaissait le plan des Supérieurs Inconnus ; comme il haïssait Napoléon III, il l'avait attribué à lui, mais cela ne signifiait pas que le plan n'existait pas indépendamment de Napoléon. Or, le plan raconté par les Protocoles se conforme exactement à celui que les juifs font d'habitude, donc c'était le plan des juifs. Quant à nous, il ne nous restait plus qu'à corriger madame Webster selon la même logique : puisque le plan se conformait parfaitement à celui qu'auraient dû penser les Templiers, c'était le plan des Templiers.