C'est ainsi que Rackovskij, entraîné par son fiel antisémite, contribue à la disgrâce de son protecteur. Et probablement à la sienne propre. En effet, à partir de ce moment-là, nous perdions ses traces. Saint-Germain était peut-être parti vers de nouveaux travestissements et de nouvelles réincarnations. Mais notre histoire avait pris un contour plausible, rationnel, limpide, parce qu'elle s'étayait sur une série de faits, vrais – disait Belbo – comme Dieu est vrai.
Tout cela me remettait en esprit les histoires de De Angelis sur la synarchie. Le piquant de toute l'histoire – de notre histoire, certes, mais peut-être de l'Histoire, comme insinuait Belbo, le regard fébrile, tandis qu'il me passait ses fiches –, c'était que des groupes en lutte mortelle s'exterminaient à tour de rôle en utilisant chacun les mêmes armes que l'autre. « Le premier devoir d'un bon infiltré, commentais-je, est de dénoncer comme infiltrés ceux chez qui il s'est infiltré. »
Belbo avait dit : « Je me souviens d'une histoire à***. Sur le cours, au soleil couchant, je croisais toujours un certain Remo, ou un nom de ce genre, derrière le volant de sa petite Fiat, une Balilla noire. Moustaches noires, cheveux noirs frisés, chemise noire, et dents noires, horriblement cariées. Et il embrassait une fille. Et moi ces dents noires me dégoûtaient, qui embrassaient cette chose belle et blonde, je ne me rappelle même pas la tête qu'elle avait, mais pour moi elle était vierge et prostituée, elle était l'éternel féminin. Et moult en frémissais. » D'instinct, il avait adopté un ton ampoulé pour déclarer son intention ironique, conscient de s'être laissé emporter par les langueurs innocentes de la mémoire. « Je me demandais et j'avais demandé pourquoi ce Remo, qui appartenait aux Brigades Noires, pouvait s'exposer ainsi à la ronde, même dans les périodes où *** n'était pas occupé par les fascistes. Et on m'avait dit qu'il se murmurait que c'était un infiltré des partisans. Tout à coup, un soir je le vois dans sa même Balilla noire, avec les mêmes dents noires, en train de rouler des patins à la même fille blonde, mais avec un foulard rouge au cou et une chemise kaki. Il était passé aux Brigades Garibaldiennes. Tous lui faisaient fête, et il avait pris un nom de bataille, X9, comme le personnage d'Alex Raymond dont il avait lu des aventures dans L'Avventuroso. T'es un brave, X9, lui disaient-ils... Et moi je le haïssais encore plus parce qu'il possédait la fille avec le consentement du peuple. Pourtant, certains en parlaient comme d'un infiltré fasciste au milieu des partisans, et je crois que c'étaient ceux qui désiraient la fille ; mais il en allait ainsi, X9 était suspect...
– Et puis ?
– Excusez-moi, Casaubon, pourquoi vous intéressez-vous tellement à mes histoires personnelles ?
– Parce que vous racontez, et les récits sont faits de l'imaginaire collectif.
– Good point. Alors, un matin, X9 circulait hors de la zone habitée, peut-être avait-il donné rendez-vous à la fille dans les champs, pour aller au-delà de ce misérable petting et montrer que sa verge était moins cariée que ses dents – pardonnez-moi, mais je n'arrive pas encore à l'aimer – , en somme, voilà que les fascistes lui tendent une embuscade, l'emmènent en ville et à cinq heures, le lendemain matin, ils le fusillent. »
Une pause. Belbo avait regardé ses mains, qu'il tenait jointes comme s'il était en prière. Puis il les avait écartées et dit : « Preuve que ce n'était pas un infiltré.
– Sens de la parabole ?
– Qui vous a dit que les paraboles doivent avoir un sens ? Mais à bien y repenser, cela veut peut-être dire que souvent, pour prouver quelque chose, il faut mourir. »
– 97 –
Ego sum qui sum.
Exode 3,14.
Ego sum qui sum. An axiom of hermetic philosophy.
Mme BLAVATSKY, Isis Unveiled, p. 1.
– Qui es-tu ? demandèrent ensemble trois cents voix, en même temps que vingt épées étincelaient aux mains des fantômes les plus proches... – Ego sum qui sum, dit-il.
Alexandre DUMAS, Joseph Balsamo, II.
J'avais revu Belbo le matin suivant. « Hier, nous avons écrit une belle page de feuilleton, lui avais-je dit. Mais peut-être, si nous voulons faire un Plan crédible, devrions-nous coller davantage à la réalité.
– Quelle réalité ? m'avait-il demandé. Seul peut-être le feuilleton nous donne la vraie mesure de la réalité. On nous a trompés.
– Qui?
– On nous a fait croire que d'un côté il y a le grand art, celui qui représente des personnages typiques dans des circonstances typiques, et de l'autre le roman-feuilleton, qui raconte l'histoire de personnages atypiques dans des circonstances atypiques. Je pensais qu'un vrai dandy n'aurait jamais fait l'amour avec Scarlett O'Hara ni avec Constance Bonacieux ou Aurore de Caylus non plus. Moi je jouais avec le feuilleton, pour faire un petit tour hors de la vie. Il me rassurait parce qu'il proposait ce qu'on ne peut atteindre. Eh bien non.
– Non?
– Non. Proust avait raison : la vie est mieux représentée par la mauvaise musique qu'elle ne l'est par une Missa Solemnis. L'art se moque de nous et nous rassure, il nous fait voir le monde comme les artistes voudraient qu'il fût. Le feuilleton fait semblant de plaisanter, mais au fond il nous fait voir le monde tel qu'il est, ou au moins tel qu'il sera. Les femmes ressemblent plus à Milady qu'à Clélia Conti, Fu Manchu est plus vrai que Nathan le Sage, et l'Histoire ressemble davantage à ce que raconte Sue qu'à ce que projette Hegel. Shakespeare, Melville, Balzac et Dostoïevski ont fait du feuilleton. Ce qui est vraiment arrivé, c'est ce qu'avaient raconté à l'avance les romans-feuilletons.
– C'est qu'il est plus facile d'imiter le feuilleton que l'art. Devenir la Joconde est un travail, devenir Milady suit notre penchant naturel à la facilité. »
Diotallevi, qui jusqu'alors était resté silencieux, avait observé . « Voyez notre Agliè. Il trouve plus facile d'imiter Saint-Germain que Voltaire.
– Oui, avait dit Belbo, au fond les femmes aussi trouvent que Saint-Germain est plus intéressant que Voltaire. »
Par la suite, j'ai retrouvé ce file, où Belbo avait résumé nos conclusions en termes romanesques. Je dis en termes romanesques parce que je me rends compte qu'il s'était amusé à reconstituer l'épisode en n'y mettant de son cru que de rares phrases de raccord. Je ne repère pas toutes les citations, les plagiats et les emprunts, mais j'ai reconnu de nombreux passages de ce collage furibond. Une fois de plus, pour échapper à l'inquiétude de l'Histoire, Belbo avait écrit et reparcouru la vie par écriture interposée.
FILENAME : LE RETOUR DE SAINT-GERMAIN
Depuis cinq siècles, désormais, la main vengeresse du Tout-Puissant m'a poussé des profondeurs de l'Asie jusque sur ces terres. J'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, la mort. Mais courage, je suis le notaire du Plan, même si les autres ne le savent pas. J'ai vu bien pire, et les manigances la nuit de la Saint-Barthélemy m'ont coûté plus d'ennui que ce que je me dispose à faire. Oh, pourquoi mes lèvres se plissent-elles dans ce sourire satanique ? Je suis celui qui est, si le maudit Cagliostro ne m'avait pas usurpé jusqu'à ce dernier droit.