Mais le triomphe est proche. Soapes, quand j'étais Kelley, m'a tout appris, dans la Tour de Londres. Le secret c'est de devenir un autre.
Par d'astucieuses manœuvres, j'ai fait enfermer Joseph Balsamo dans la forteresse de San Leo, et je me suis emparé de ses secrets. En tant que Saint-Germain, j'ai disparu, maintenant tout le monde croit que je suis le comte de Cagliostro.
Minuit vient de retentir à toutes les horloges de la ville. Quel calme peu naturel. Ce silence ne me dit rien qui vaille. Le soir est splendide, encore que très froid, la lune haute dans le ciel illumine d'une clarté glaciale les venelles impénétrables du vieux Paris. Il pourrait être dix heures du soir : le clocher de l'abbaye des Black Friars a depuis peu sonné lentement huit heures. Le vent secoue avec de lugubres grincements les girouettes de fer sur l'étendue désolée des toits. Une épaisse couche de nuages recouvre le ciel.
Capitaine, remontons-nous ? Non ! Au contraire ! Nous descendons ! Damnation, bientôt le Patna coulera à pic, saute Jim de la Papaye, saute. Ne donnerais-je pas peut-être, pour échapper à cette angoisse, un diamant gros comme une noisette ? Lofe en grand, la barre dessous toute, la grand-voile, le perroquet, et quoi encore, hôte de malheur, là-bas ça souffle !
Je grince horriblement de toutes mes dents, tandis qu'une pâleur de mort embrase mon visage cireux de flammes verdâtres.
Comment suis-je arrivé ici, moi qui semble l'image même de la vengeance ? Les esprits de l'enfer n'auront que sourires de mépris devant les larmes de l'être dont la voix menaçante les a fait trembler si souvent au sein même de leur abîme de feu.
Holà, un flambeau.
Combien de marches ai-je descendues avant de pénétrer dans ce bouge ? Sept ? Trente-six ? Il n'est pierre que j'aie effleurée, pas que j'aie accompli, qui ne cachât un hiéroglyphe. Quand je l'aurai dévoilé, à mes féaux sera enfin révélé le Mystère. Après, il n'y aura plus qu'à le déchiffrer; et sa solution sera la Clef, derrière laquelle se cache le Message, qui, à l'initié, et à lui seul, dira en lettres claires quelle est la nature de l'Énigme.
De l'énigme au décryptage, le pas est bref, et il en sortira, éclatant, le Hiérogramme sur quoi affiner la prière de l'interrogation. Ensuite, il ne pourra plus être ignoré de personne, l'Arcane, voile, couverture, tapisserie égyptienne qui recouvre le Pentacle. Et de là vers la lumière pour déclarer du pentacle le Sens Occulte, la Question Kabbalistique à quoi ils seront peu à répondre, pour dire d'une voix de tonnerre quel est le Signe Insondable. Pliés sur lui, Trente-six Invisibles devront donner la réponse, l'énonciation de la Rune dont le sens n'est ouvert qu'aux fils d'Hermès, et qu'à eux soit donné le Sceau Moqueur, Masque derrière lequel se profilerait le visage qu'ils cherchent de mettre à nu, le Rébus Mystique, l'Anagramme Sublime...
– Sator Arepo ! crié-je d'une voix à faire trembler un spectre.
Et, abandonnant la roue qu'il tient avec le concours diligent de ses mains homicides, Sator Arepo apparaît, soumis à mon commandement. Je le reconnais, et déjà je soupçonnais qui il était. C'est Luciano, l'expéditionnaire mutilé, que les Supérieurs Inconnus ont désigné comme exécuteur de ma tâche infâme et sanglante.
– Sator Arepo, demandé-je moqueur, tu sais toi quelle est la réponse finale qui se cache derrière la Sublime Anagramme ?
– Non, comte, répond l'imprudent, et je l'attends de tes paroles.
Un éclat de rire infernal sort de mes lèvres pâles et résonne sous les voûtes antiques.
– Naïf ! Seul le vrai initié sait qu'il ne la sait pas !
– Oui, maître, répond, obtus, l'expéditionnaire mutilé, comme vous voulez. Je suis prêt.
Nous sommes dans un bouge sordide de Clignancourt. Ce soir, c'est toi que je dois punir, avant tout le monde, toi qui m'as initié à l'art noble du crime. Me venger de toi, qui feins de m'aimer, et, ce qui est pis, le crois, et des ennemis sans nom avec qui tu passeras le prochain week-end. Luciano, témoin importun de mes humiliations, me prêtera son bras – l'unique – puis il en mourra.
Un bouge avec une trappe dans le pavement, qui ouvre sur une espèce de ravin, de réservoir, de boyau souterrain, utilisé depuis des temps immémoriaux pour y entreposer des marchandises de contrebande, à l'humidité inquiétante parce qu'il touche aux égouts collecteurs de Paris, labyrinthe du crime, et les vieux murs suent d'indicibles miasmes, si bien qu'il suffit, avec l'aide de Luciano, très fidèle dans le mal, de pratiquer un trou dans le mur et l'eau entre à flots, inonde le sous-sol, fait crouler les murs déjà branlants, et le ravin se confond avec le reste des collecteurs, où surnagent à présent des rats gras putréfiés, la surface noirâtre qu'on entrevoit du haut de la trappe est désormais le vestibule de la perdition nocturne : très loin, la Seine, puis la mer...
De la trappe pend une échelle assurée au bord supérieur, et sur celle-ci, à fleur d'eau, Luciano s'installe, avec un couteau : une main ferme sur le premier barreau, l'autre qui serre le coutelas, la troisième prête à saisir la victime. Maintenant attends, et en silence – lui dis-je –, tu verras.
Je t'ai convaincue d'éliminer tous les hommes avec une cicatrice – viens avec moi, sois mienne à jamais, éliminons ces présences importunes, je sais bien que tu ne les aimes pas, tu me l'as dit, nous resterons toi et moi, et les courants souterrains.
Tu viens d'entrer, hautaine comme une vestale, recroquevillée et racornie comme une mégère – ô vision d'enfer, toi qui secoues mes lombes centenaires et me serres la poitrine dans l'étau du désir, ô splendide mulâtresse, instrument de ma perdition. De mes mains crochues je lacère ma chemise de fine batiste qui pare ma poitrine, de mes ongles je strie ma peau de sillons sanglants, tandis qu'une brûlure atroce incendie mes lèvres froides comme les mains du serpent. Un sourd rugissement monte des plus noires cavernes de mon âme et jaillit de la rangée de mes dents cruelles – moi centaure vomi du Tartare –, et le vol d'une salamandre est presque inaudible, car je retiens mon hurlement, et je m'approche de toi avec un sourire atroce.
« Ma chérie, ma Sophia, te dis-je plein de la grâce féline avec laquelle seul sait parler le chef secret de l'Okhrana. Viens, je t'attendais, blottis-toi avec moi dans la ténèbre, et attends – et tu ris, recroquevillée, visqueuse, savourant à l'avance quelque héritage ou butin, un manuscrit des Protocoles à vendre au tsar... Comme tu sais bien masquer, derrière ce visage d'ange, ta nature de démon, pudiquement bandée par tes blue-jeans androgynes, le T-shirt presque transparent qui toutefois cache le lys infâme imprimé sur ta chair blanche par le bourreau de Lille !
Est arrivé le premier sot, par moi attiré dans le piège. J'aperçois difficilement ses traits, sous la cape qui l'enveloppe, mais il me montre le signe des templiers de Provins. C'est Soapes, le sicaire du groupe de Tomar.
– Comte, me dit-il, le moment est venu. Pendant trop d'années nous avons erré, dispersés de par le monde. Vous avez le fragment final du message, moi celui qui apparut au début du Grand Jeu. Mais ceci est une autre histoire. Réunissons nos forces, et les autres...
Je complète sa phrase : « Les autres, aux enfers. Va, frère, au centre de la pièce il y a un écrin, dans l'écrin ce que tu cherches depuis des siècles. N'aie peur de l'obscurité, elle ne nous menace pas mais nous protège. »