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Rodin à présent respire péniblement. Les longues abstinences, la vie passée dans un rêve de puissance, n'ont rien fait d'autre que le préparer encore plus à son désir irrépressible. Face à cette reine belle et impudique, aux yeux noirs comme ceux du démon, aux épaules rondes, aux cheveux odorants, à la peau blanche et tendre, Rodin est pris par l'espérance de caresses ignorées, de voluptés ineffables, il frémit dans sa chair même tel frémit un dieu des forêts en observant une nymphe nue qui se mire dans l'eau où s'est déjà damné Narcisse. Je devine à contre-jour son rictus irrépressible; il est comme pétrifié par Méduse, sculpté dans le désir d'une virilité réfrénée et maintenant à son déclin, des flammes obsédantes de lascivité lui tordent les chairs ; il est comme un arc bandé vers le but, bandé jusqu'au point où il cède et se brise.

D'un coup, il est tombé sur le sol, rampant devant cette apparition, la main telle une serre tendue pour implorer une gorgée d'élixir.

– O, râle-t-il, ô comme tu es belle, ô ces petites dents de jeune louve qui brillent quand tu ouvres tes lèvres rouges et renflées... Ô tes grands yeux d'émeraude qui tantôt étincellent et tantôt languissent. Ô démon de la volupté.

Il y a de quoi, le misérable, tandis que tu remues à présent tes hanches moulées par la toile bleuâtre et que tu tends le pubis pour pousser le flipper à la dernière démence.

– Ô vision, dit Rodin, sois mienne, pour un seul instant, comble par un instant de plaisir une vie passée au service d'une divinité jalouse, console d'un éclair de luxure l'éternité de flamme à quoi ta vision maintenant me pousse et entraîne. Je t'en prie, effleure mon visage de tes lèvres, toi Antinea, toi Marie-Madeleine, toi que j'ai désirée dans la face des saintes troublées par l'extase, que j'ai convoitée au cours de mes hypocrites adorations de visages virginaux, ô ma Dame, tu es aussi belle que le soleil, blanche comme la lune, et voilà que je renie et Dieu et les Saints, et le Pontife de Rome soi-même, je dirai plus, je renie le Loyola, et le serment criminel qui me lie à ma Compagnie, j'implore un seul baiser, et puis que j'en meure.

Il a fait encore un pas, rampant sur ses genoux racornis, la soutane soulevée sur ses reins, la main encore plus tendue vers ce bonheur impossible à atteindre. Soudain il est retombé en arrière, les yeux paraissent lui sortir des orbites. D'atroces convulsions impriment à ses traits des secousses inhumaines, semblables à celles que la pile Volta produit sur le visage des cadavres. Une écume bleuâtre empourpre ses lèvres, d'où sort une voix sifflante et étranglée, comme celle d'un hydrophobe, car lorsqu'elle arrive à sa phase paroxystique, ainsi que le dit fort bien Charcot, cette épouvantable maladie qu'est le satyriasis, punition de la luxure, marque des mêmes stigmates que la folie canine.

C'est la fin. Rodin éclate en un rire insensé. Après quoi, il s'écroule sur le sol, inanimé, image vivante de la rigidité cadavérique.

En un seul instant, il est devenu fou et il est mort damné.

Je me suis limité à pousser le corps vers la trappe, avec cautèle, pour ne pas salir mes poulaines vernies contre la soutane graisseuse de mon dernier ennemi.

Nul besoin du coutelas homicide de Luciano, mais le sicaire ne parvient pas à contrôler ses gestes, lancé qu'il est dans une funeste compulsion de répétition. Il rit, et poignarde un cadavre désormais sans vie.

A présent je me dirige avec toi vers l'extrême bord de la trappe, je te caresse le cou et la nuque alors que tu te penches pour jouir de la scène ; je te dis : « Es-tu contente de ton Rocambole, mon amour inaccessible ? »

Et tandis que tu fais signe que oui, lascive, et que tu ricanes en salivant dans le vide, je serre imperceptiblement les doigts, que fais-tu mon amour, rien Sophia, je te tue, dorénavant je suis Joseph Balsamo et n'ai plus besoin de toi.

L'amante des Archontes expire, tombe à pic dans l'eau, Luciano ratifie d'un coup de lame le verdict de ma main impitoyable et je lui dis : « Maintenant tu peux remonter, mon féal, mon âme damnée, et au moment où en remontant il m'offre son dos, je lui plante entre les omoplates un très fin stylet à lame triangulaire, qui ne laisse presque aucune cicatrice. Il dégringole, je ferme la trappe, c'est fait, j'abandonne le bouge, alors que huit corps naviguent vers le Châtelet, par des conduits connus de moi seul.

Je reviens dans mon petit appartement du faubourg Saint-Honoré, je me regarde dans mon miroir. Voilà, me dis-je, je suis le Roi du Monde. De mon aiguille creuse je domine l'univers. En de certains moments ma puissance me fait tourner la tête. Je suis un maître d'énergie. Je suis ivre d'autorité.

Hélas, la vengeance de la vie ne tardera pas. Des mois après, dans la crypte la plus profonde du château de Tomar, maître maintenant du secret des courants souterrains et seigneur des six lieux sacrés de ceux qui avaient été les Trente-six Invisibles, dernier des derniers Templiers et Supérieur Inconnu de tous les Supérieurs Inconnus, je devrais épouser Cecilia, l'androgyne aux yeux de glace, de laquelle plus rien ne me sépare désormais. Je l'ai retrouvée après des siècles, depuis qu'elle m'avait été soufflée par l'homme au saxophone. A présent, elle marche en équilibre sur le dossier du banc, bleue et blonde, et je ne sais toujours pas ce qu'elle a sous le tulle vaporeux qui la pare.

La chapelle est creusée dans le roc, l'autel est surmonté d'une toile inquiétante qui représente les supplices des damnés dans les entrailles de l'enfer. Quelques moines encapuchonnés me font ténébreusement haie, et encore point ne me troublent, fasciné que je suis par l'imagination ibérique...

Mais – horreur – la toile se soulève, et, derrière elle, oeuvre admirable d'un Arcimboldo des cavernes, apparaît une autre chapelle, en tout semblable à celle où je me trouve, et là, devant un autre autel, est agenouillée Cecilia, et à côté d'elle – une sueur froide emperle mon front, mes cheveux se dressent sur ma tête – qui vois-je arborer, narquois, sa cicatrice ? L'Autre, le vrai Joseph Balsamo, que quelqu'un a libéré du cachot de San Leo !

Et moi ? C'est à cet instant que le plus vieux des moines soulève son capuchon, et je reconnais l'horrible sourire de Luciano, réchappé qui sait comme à mon stylet, aux égouts, à la boue sanglante qui aurait dû l'entraîner, cadavre maintenant, dans le fond silencieux des océans, passé à mes ennemis par juste soif de vengeance.

Les moines se libèrent de leur froc et surgissent cataphractés dans une armure jusqu'alors cachée, une croix flamboyante sur leur manteau blanc comme neige. Ce sont les Templiers de Provins !

Ils s'emparent de moi, me contraignent à tourner la tête : dans mon dos est apparu un bourreau accompagné de deux aides difformes , on me fait ployer sur une sorte de garrot, et avec une marque au fer rougi à blanc on me consacre proie éternelle du geôlier, le sourire infâme du Baphomet s'imprime à jamais sur mon épaule – maintenant je comprends : afin que je puisse remplacer Balsamo à San Leo, autrement dit reprendre la place qui m'avait été assignée de toute éternité.

Mais ils me reconnaîtront, me dis-je, et puisque tous croient désormais que moi je suis lui, et lui le damné, on me viendra même en aide – mes complices, au moins –, on ne peut remplacer un prisonnier sans que personne s'en aperçoive, nous ne sommes plus au temps du Masque de Fer... Naïf! En un éclair, je comprends, quand le bourreau me fait pencher la tête sur une cuvette de cuivre d'où s'élèvent des vapeurs verdâtres... Le vitriol !