« Je n'en ai pas envie, avait dit Diotallevi. Je ne me sens pas bien. J'ai mal ici, et il se touchait l'estomac, je crois que c'est de la gastrite.
– Tu parles, lui avait dit Belbo, si moi je n'ai pas de gastrite... Qu'est-ce qui t'a donné une gastrite, l'eau minérale ?
– Ça se pourrait bien, avait répondu Diotallevi, dans un sourire forcé. Hier soir j'ai dépassé les bornes. Je suis habitué à la Vichy et j'ai bu de la Badoit.
– Alors il faut que tu fasses attention, ces exces pourraient te tuer. Mais poursuivons, parce qu'il y a deux jours que je meurs d'envie de vous raconter... Je sais enfin pourquoi depuis des siècles les Trente-Six Invisibles ne réussissent pas à déterminer la forme de la carte. John Dee s'était trompé, la géographie est à refaire. Nous vivons à l'intérieur d'une terre creuse, enveloppés par la surface terrestre. Et Hitler l'avait compris. »
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Le nazisme a été le moment où l'esprit de magie s'est emparé des leviers du progrès matériel. Lénine disait que le communisme, c'est le socialisme plus l'électricité. D'une certaine façon, l'hitlérisme c'était le guénonisme plus les divisions blindées.
PAUWELS et BERGIER, Le matin des magiciens, Paris 1960, 2, VII.
Belbo avait réussi à placer Hitler aussi dans le plan. « En toutes lettres, le papier parle clair. Il est prouvé que les fondateurs du nazisme étaient liés au néo-templarisme teutonique.
– Ça ne fait pas un pli.
– Je n'invente rien, Casaubon, pour une fois je ne l'ai pas inventé !
– Du calme, avons-nous jamais inventé quoi que ce soit ? Nous sommes toujours partis de données objectives, et en tout cas de nouvelles de notoriété publique.
– Cette fois aussi. En 1912, naît un Germanenorden qui lutte pour une aryosophie, c'est-à-dire une philosophie de la supériorité aryenne. En 1918, certain baron von Sebottendorff en fonde une filiation, la Thule Gesellschaft, une société secrète, la énième variation de la Stricte Observance Templière, mais fortement teintée de racisme, de pangermanisme, de néo-aryanisme. Et, en 1933, ce Sebottendorff écrira qu'il a semé ce que Hitler a ensuite fait pousser. D'autre part, c'est dans les milieux de la Thule Gesellschaft qu'apparaît la croix gammée. Et qui appartient tout de suite à la Thule ? Rudolf Hess, l'âme damnée de Hitler ! Et puis Rosenberg ! Et Hitler soi-même ! D'ailleurs, vous avez dû le lire dans les journaux : dans sa prison de Spandau, Hess s'occupe encore aujourd'hui de sciences ésotériques. En 24, von Sebottendorff écrit un petit livre sur l'alchimie, et il observe que les premières expériences de fission atomique démontrent les vérités du Grand Œuvre. Et il écrit un roman sur les Rose-Croix ! En outre, il dirigera une revue d'astrologie, l'Astrologische Rundschau, et Trevor-Roper a écrit que les hiérarques nazis, Hitler en tête, ne faisaient rien avant qu'on ne leur ait tiré l'horoscope. En 1943, il paraît qu'on a consulté un groupe de médiums sensitifs pour découvrir où Mussolini était gardé prisonnier. Bref, tout le groupe dirigeant nazi est lié au néo-occultisme teutonique. »
Belbo semblait avoir oublié l'incident avec Lorenza, et moi je l'assistais en donnant des coups d'accélérateur à la reconstitution : « Au fond, nous pouvons aussi considérer sous cette lumière le pouvoir de Hitler comme meneur de foules. Physiquement, c'était un crapaud, il avait une voix criarde, comment faisait-il pour rendre fous les gens ? Il devait posséder des facultés médiumniques. Il savait probablement, instruit par quelque druide de sa région, se mettre en contact avec les courants souterrains. Lui aussi était une fiche, un menhir biologique. Il transmettait l'énergie des courants aux fidèles du stade de Nuremberg. Pendant un certain temps, ça a dû lui réussir, et puis il a eu ses batteries à plat. »
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Au monde entier : je déclare que la terre est vide et habitable à l'intérieur; qu'elle contient un certain nombre de sphères solides, concentriques, c'est-à-dire placées les unes dans les autres, et qu'elle est ouverte aux deux pôles sur une étendue de douze ou seize degrés.
J. Cleves SYMNES, capitaine d'infanterie, 10 avril 1818 ; cit. in Sprague de Camp et Ley, Lands Beyond, New York, Rinehart, 1952, X.
« Compliments, Casaubon : dans votre innocence vous avez eu une intuition exacte. La vraie, l'unique obsession de Hitler, c'étaient les courants souterrains. Hitler adhérait à la théorie de la terre creuse, la Hohlweltlehre.
– Les enfants, moi je m'en vais, j'ai une gastrite, disait Diotallevi.
– Attends, c'est maintenant qu'arrive le meilleur. La terre est vide : nous n'habitons pas dehors, sur la croûte externe, convexe, mais dedans, dans la surface concave interne. Ce que nous croyons le ciel est une masse de gaz avec des zones de lumière brillante, un gaz qui remplit l'intérieur du globe. Toutes les mesures astronomiques doivent être revues. Le ciel n'est pas infini, il est circonscrit. Le soleil, si même il existe, n'est pas plus grand que ce qu'il apparaît. Une graine de courge séchée de trente centimètres de diamètre au centre de la terre. Ce que les Grecs avaient déjà soupçonné.
– Ça c'est de ton invention, dit avec lassitude Diotallevi.
– Ça c'est de mon invention, mais pas du tout ! Une idée déjà produite au début du XIXe, en Amérique, par un certain Symnes. Puis, à la fin du siècle, un autre Américain la reprend à son compte, un certain Teed, qui s'appuie sur des expérimentations alchimiques et sur la lecture d'Isaïe. Et après la première guerre mondiale, la théorie est perfectionnée par un Allemand, son nom m'échappe, lequel va jusqu'à fonder le mouvement de la Hohlweltlehre qui est, comme dit le mot lui-même, la théorie de la terre vide. Or Hitler et les siens trouvent que la théorie de la terre vide correspond exactement à leurs principes, tant et si bien – dit-on – qu'ils ratent certains tirs avec leurs V 1 précisément parce qu'ils calculent la trajectoire en partant de l'hypothèse d'une surface concave et non pas convexe. Hitler a désormais la conviction que le Roi du Monde, c'est lui, et que l'état-major nazi ce sont les Supérieurs Inconnus. Et où habite le Roi du Monde ? Dedans, dessous, pas dehors. C'est à partir de cette hypothèse que Hitler décide de renverser complètement l'ordre des recherches, la conception de la carte finale, la façon d'interpréter le Pendule ! Il faut réunir les six groupes et refaire tous les calculs du début. Pensez à la logique de la conquête hitlérienne... Première revendication, Danzig, pour avoir en son pouvoir les lieux classiques du groupe teutonique. Puis la conquête de Paris, il place le Pendule et la Tour Eiffel sous son contrôle, contacte les groupes synarchiques et les introduit dans le gouvernement de Vichy. Après quoi, il s'assure de la neutralité, et en fait de la complicité, du groupe portugais. Quatrième objectif, évidemment l'Angleterre, mais nous savons que ce n'est pas facile. En attendant, avec les campagnes d'Afrique il cherche à atteindre la Palestine, mais dans ce cas aussi il fait chou blanc. Alors, il vise la soumission des territoires pauliciens en envahissant les Balkans et la Russie. Lorsqu'il présume avoir entre les mains les quatre sixièmes du Plan, il envoie Hess en mission secrète en Angleterre pour proposer une alliance. Comme les baconiens ne marchent pas, il a une intuition : ceux qui détiennent la partie la plus importante du secret ne peuvent être que les ennemis de toujours, les juifs. Et il n'est pas nécessaire d'aller les chercher à Jérusalem, où peu d'entre eux sont restés. Le fragment de message du groupe hiérosolymitain ne se trouve pas du tout en Palestine, mais en possession de quelque groupe de la diaspora. Et voilà que s'explique l'Holocauste.