Выбрать главу

– Dans quel sens ?

– Mais réfléchissez un instant. Imaginez que vous voulez commettre un génocide...

– Je t'en prie, dit Diotallevi, maintenant on exagère, j'ai mal à l'estomac, je m'en vais.

– Attends, bon Dieu, quand les Templiers étripaient les Sarrasins, ça t'amusait, parce qu'il était passé tellement de temps ; et à présent tu fais du moralisme de petit intello. Nous sommes en train de chercher à refaire l'Histoire, rien ne doit nous faire peur. »

Nous le laissâmes poursuivre, subjugués par son énergie.

« Ce qui frappe, dans le génocide des juifs, c'est la longueur des procédés : d'abord, on les garde dans des camps où ils sont affamés; puis on les dépouille de tous leurs vêtements ; une fois nus, les douches ; ensuite la conservation méticuleuse de montagnes de cadavres, et on archive les vêtements, on recense les biens personnels... Ce n'était pas un procédé rationnel, s'il s'agissait seulement de tuer. Il devenait rationnel s'il s'était agi de chercher, chercher un message que quelqu'un d'entre ces millions de personnes, le représentant hiérosolymitain des Trente-six Invisibles, conservait, dans les replis de ses habits, dans sa bouche, tatoué sur sa peau...Seul le Plan explique l'inexplicable bureaucratie du génocide ! Hitler cherchait sur les juifs la suggestion, l'idée qui lui permettrait de déterminer, grâce au Pendule, le point exact où, sous la voûte concave que la terre creuse se pourvoit à elle-même, s'entrecroisent les courants souterrains – qui, à ce point-là, remarquez la perfection de la conception, s'identifient avec les courants célestes, raison pour quoi la théorie de la terre creuse matérialise, pour ainsi dire, l'intuition hermétique millénaire : ce qui se trouve dessous est égal à ce qui se trouve dessus ! Le Pôle Mystique coïncide avec le Cœur de la Terre, le dessin secret des astres n'est rien d'autre que le dessin secret des souterrains d'Agarttha, il n'y a plus de différence entre ciel et enfer, et le Graal, le lapis exillis, est le lapis ex coelis dans le sens où c'est la Pierre Philosophale qui naît comme enveloppement, terme, limite, utérus chthonien des ciels ! Et quand Hitler aura identifié ce point, au centre creux de la terre qui est le centre parfait du ciel, il sera le maître du monde dont il est Roi par droit de race. Et voilà pourquoi, jusqu'au dernier moment, de l'abîme de son bunker, il pense pouvoir encore déterminer le Pôle Mystique.

– Ça suffit, avait dit Diotallevi. A présent, je me sens vraiment mal. Ça me fait mal.

– Il va vraiment mal, ce n'est pas une polémique idéologique », dis-je.

Belbo ne parut comprendre qu'alors. Il se leva, empressé, alla soutenir son ami qui s'appuyait à la table et semblait sur le point de s'évanouir. « Excuse-moi, mon vieux, je me laissais emporter. Ce n'est pas parce que j'ai raconté ça que tu te sens mal, vrai ? Il y a vingt ans que nous plaisantons tous les deux, non ? Mais tu vas vraiment mal, c'est peut-être bien une gastrite. Tu sais, dans un cas pareil, il suffit d'un comprimé de Maalox. Et une bouillotte. Allons, je t'accompagne chez toi, mais après il vaudrait mieux que tu appelles un médecin, mieux vaut que tu aies une visite de contrôle. »

Diotallevi dit qu'il pouvait rentrer chez lui tout seul, en taxi, qu'il n'était pas encore moribond. Il fallait qu'il s'allonge. Il appellerait tout de suite un médecin, promis. Et que ce n'était pas l'histoire de Belbo qui l'avait secoué, il allait mal depuis la veille au soir déjà. Belbo parut soulagé et l'accompagna jusqu'au taxi.

Il revint, soucieux : « En y repensant maintenant, depuis quelques semaines ce garçon a une sale mine. Il a des cernes... Mais grand Dieu, moi je devrais être mort de cirrhose depuis dix ans et je suis là, et lui qui vit comme un ascète il a une gastrite, et peut-être pire encore, selon moi c'est un ulcère. Au diable le Plan. Nous menons tous une vie de fous.

– Mais moi je dis qu'avec un comprimé de Maalox ça lui passe, dis-je.

– C'est bien ce que je dis. Mais s'il se met une bouillotte, c'est mieux. Espérons qu'il sera raisonnable. »

– 101 –

Qui operatur in Cabala... si errabit in opere aut non purificatus accesserit, deuorabitur ab Azazale.

Pico della MIRANDOLA, Conclusiones Magicae.

La crise de Diotallevi avait eu lieu fin novembre. Nous l'attendions au bureau le lendemain et il nous avait téléphoné qu'il se faisait hospitaliser. Le médecin avait dit que les symptômes n'étaient pas préoccupants, mais qu'il valait mieux faire des examens.

Belbo et moi nous associions sa maladie au Plan, que nous avions sans doute poussé trop loin. A mi-mots nous nous disions que c'était insensé, mais nous nous sentions coupables. C'était la seconde fois que je me sentais complice de Belbo : autrefois, nous nous étions tus ensemble (face à De Angelis) ; cette fois – ensemble – nous avions trop parlé. Il était insensé de se sentir coupables – alors, nous en étions convaincus –, mais nous ne pouvions nous défendre d'un sentiment de malaise. C'est ainsi que nous cessâmes, pendant un mois et plus, de parler du Plan.

Deux semaines après, Diotallevi était réapparu et, sur un ton désinvolte, il nous dit qu'il avait demandé à Garamond un congé de maladie. On lui avait conseillé une cure, sur laquelle il ne s'était pas beaucoup étendu, qui l'obligeait à se présenter à la clinique tous les deux ou trois jours, et qui l'aurait un peu affaibli. Je ne sais dans quelle mesure il pouvait s'affaiblir encore : il avait à présent un visage de la même couleur que ses cheveux. « Et finissez-en avec ces histoires, avait-il dit, c'est pas bon pour la santé, comme vous voyez. C'est la vengeance des Rose-Croix.

– Ne t'inquiète pas, lui avait dit Belbo en souriant, on va leur faire un cul comme ça aux Rose-Croix, et ils te laisseront tranquille. Il suffit d'un geste. » Et il avait claqué des doigts.

La cure avait duré jusqu'au début de l'année nouvelle. Moi je m'étais plongé dans l'histoire de la magie – la vraie, la sérieuse, me disais-je, pas la nôtre. Garamond faisait une apparition au moins une fois par jour pour demander des nouvelles de Diotallevi. « Et je vous en prie, messieurs, avertissez-moi de toute exigence, je veux dire, de tout problème qui surgirait, de toute circonstance où moi, la maison, nous pouvons faire quelque chose pour notre valeureux ami. Pour moi, il est comme un fils, je dirais plus, un frère. En tout cas, nous sommes dans un pays civilisé, grâce au ciel, et, quoi qu'on en dise, nous jouissons d'une excellente assistance sociale. »

Agliè s'était montré empressé, il avait demandé le nom de la clinique et téléphoné au directeur, un très cher ami à lui (et d'abord, avait-il dit, frère d'un ACA avec lequel il était désormais en de fort cordiaux rapports). On traiterait Diotallevi avec des égards particuliers.

Lorenza s'était émue. Elle passait aux éditions Garamond presque chaque jour, pour s'enquérir de lui. Ce qui aurait dû rendre Belbo heureux, mais il en avait tiré motif pour un ténébreux diagnostic. Si présente, Lorenza lui échappait parce qu'elle ne venait pas pour lui.

Peu avant Noël, j'avais surpris un fragment de conversation. Lorenza lui disait : « Je t'assure, une neige magnifique, et ils ont des petites chambres ravissantes. Tu veux faire du fond. Non? » J'en avais déduit qu'ils passeraient le premier de l'an ensemble. Mais un jour, après l'Epiphanie, Lorenza était apparue dans le couloir et Belbo lui avait dit : « Bonne année », en se dérobant à sa tentative de l'embrasser.

– 102 –