Выбрать главу

Car, disaient les historiographes arabes d'obédience sunnite, et puis les chroniqueurs chrétiens, d'Odéric de Pordenone à Marco Polo, le Vieux avait découvert une manière atroce pour rendre ses chevaliers de la plus extrême fidélité, jusqu'au dernier sacrifice, pour en faire des machines de guerre invincibles. Il les emportait, tout jeunes hommes endormis, au sommet du roc fortifié, les énervait de délices, vin, femmes, fleurs, déliquescents banquets, les étourdissait de haschisch – d'où le nom de la secte. Et quand ils n'auraient plus su renoncer aux béatitudes perverses de cette fiction de Paradis, il les emportait dehors dans leur sommeil et les plaçait devant cette alternative : va et tue, si tu réussis, ce Paradis que tu quittes sera de nouveau à toi et pour toujours, si tu échoues tu retombes dans la géhenne quotidienne.

Et eux, étourdis par la drogue, soumis à ses volontés, ils se sacrifiaient pour sacrifier, tueurs à la mort condamnés, victimes damnées à faire des victimes.

Comme ils les craignaient, comme ils en fabulaient, les croisés, dans les nuits sans lune quand sifflait le simoun du désert ! Comme ils les admiraient, les Templiers, ces brutes braves subjuguées par cette claire volonté de martyre, qui se pliaient à leur verser un péage, leur demandant en échange des tributs formels, en un jeu de mutuelles concessions, complicités, fraternité d'armes, s'étripant sur les champs de bataille, se caressant en secret, se murmurant tour à tour leurs visions mystiques, leurs formules magiques, les subtilités alchimiques...

Par les Assassins, les Templiers apprennent leurs rites occultes. Seule la veule ignorance des baillis et des inquisiteurs du roi Philippe les avait empêchés de comprendre que le crachat sur la croix, le baiser sur l'anus, le chat noir et l'adoration du Baphomet n'étaient rien d'autre que la répétition d'autres rites que les Templiers accomplissaient sous l'influence du premier secret qu'ils avaient appris en Orient, l'usage du haschisch.

Et alors il était évident que le Plan naîtrait, devrait naître là : par les hommes d'Alamut, les Templiers apprenaient l'existence des courants souterrains, avec les hommes d'Alamut ils s'étaient réunis à Provins et ils avaient organisé l'occulte trame des Trente-Six Invisibles ; et c'est pour cela que Christian Rosencreutz voyagerait à Fez et en d'autres lieux de l'Orient, pour cela que vers l'Orient se tournerait Postel, pour cela que de l'Orient, et de l'Égypte, siège des ismaïliens fatimides, les magiciens de la Renaissance importeraient la divinité éponyme du Plan, Hermès, Hermès-Teuth ou Toth, et c'est sur des figures égyptiennes que l'intrigant Cagliostro avait fantasmé pour ses rites. Et les jésuites, les jésuites moins insensés que nous n'avions supposé, avec le bon Kircher s'étaient tout de suite jetés sur les hiéroglyphes, et sur le copte, et sur les autres langages orientaux, l'hébreu n'étant qu'une couverture, une concession à la mode de l'époque.

– 104 –

Ces textes ne s'adressent pas au commun des mortels... L'aperception gnostique est une voie réservée à une élite... Car, selon les paroles de la Bible : ne jetez pas vos perles aux pourceaux.

Kamal JUMBLATT, interview à le Jour, 31.3.1967.

Arcana publicata vilescunt : et gratiam prophanata amittunt. Ergo : ne margaritas obijce porcis, seu asinus substerne rosas.

Johann Valentin ANDREAE, Die Chymische Hochzeit des Christian Rosencreutz, Strassburg, Zetzner, 1616, frontispice.

Et par ailleurs, où trouver quelqu'un qui saurait attendre sur la pierre six siècles durant et qui, sur la pierre, aurait attendu ? Certes, Alamut à la fin était tombée sous la pression mongole, mais la secte des ismaïliens avait survécu dans tout l'Orient : d'un côté, elle s'était mélangée au soufisme non shiite ; d'un autre côté, elle avait engendré la terrible secte des druses ; d'un autre côté enfin, elle avait survécu avec les khojas indiens, les fidèles de l'Aga Khan, non loin de l'emplacement d'Agarttha.

Mais j'avais déniché autre chose encore. Sous la dynastie des Fatimides, les notions hermétiques des anciens Égyptiens, à travers l'académie d'Héliopolis, avaient été redécouvertes au Caire où avait été fondée une Maison des Sciences ! D'où prenait-il son inspiration, Bacon, pour sa Maison de Salomon ; quel était le modèle du Conservatoire ?

« C'est ça, c'est bien ça, il n'y a plus aucun doute », disait Belbo, tout grisé. Puis : « Mais alors, les kabbalistes ?

– C'est seulement une histoire parallèle. Les rabbins de Jérusalem ont l'intuition que quelque chose s'est passé entre Templiers et Assassins, et les rabbins d'Espagne, en circulant avec l'air de prêter de l'argent à usure pour les capitaineries européennes, subodorent quelque chose. Ils sont exclus du secret, et, en un acte d'orgueil national, ils décident de comprendre tout seuls. Comment, nous, le Peuple Élu, nous sommes tenus dans l'ignorance du secret des secrets ? Et vlan, commence la tradition kabbalistique, la tentative héroïque des diasporés, des marginaux, pour agir à la barbe des seigneurs, des dominateurs qui prétendent tout savoir.

– Mais en agissant de la sorte, ils donnent aux chrétiens l'impression de réellement tout savoir.

– Et, à un moment donné, quelqu'un fait la gaffe hénaurme. On confond Ismaël et Israël.

– Donc Barruel, et les Protocoles, et le reste ne sont que le fruit d'un échange de consonnes.

– Tout, à cause d'une erreur de Pic de La Mirandole.

– Ou peut-être y a-t-il une autre raison. Le peuple élu s'était chargé de l'interprétation du Livre. Il a répandu une obsession. Et les autres, ne trouvant rien dans le Livre, se sont vengés. Les gens ont peur de ceux qui les placent face à face avec la Loi. Mais les Assassins, pourquoi ne se manifestent-ils pas plus tôt ?

– Voyons Belbo ! Pensez à la façon dont se déprime cette région depuis la bataille de Lépante. Votre Sebottendorff comprend bien qu'il faut chercher quelque chose parmi les derviches turcs, mais Alamut n'existe plus ; eux, terrés, qui sait où. Ils attendent. Et maintenant leur heure est venue, sur l'aile de l'irrédentisme islamique, ils pointent à nouveau la tête. En mettant Hitler dans le Plan, nous avons trouvé une bonne raison pour la deuxième guerre mondiale. En y mettant les Assassins d'Alamut, nous expliquons tout ce qui se passe depuis des années entre la Méditerranée et le golfe Persique. Et c'est ici que nous trouvons une place au Tres, Templi Résurgentes Equites Synarchici. Une société qui se propose de rétablir enfin les contacts avec les chevaleries spirituelles de fois différentes.

– Ou qui stimule les conflits pour tout bloquer et pêcher en eau trouble. C'est clair. Nous sommes arrivés à la fin de notre travail de ravaudage de l'Histoire. Se pourrait-il par hasard qu'au moment suprême le Pendule révèle que l'Umbilicus Mundi est à Alamut ?

– N'exagérons pas à présent. Pour ma part, je laisserais ce dernier point en suspens.

– Comme le Pendule.

– Si vous voulez. On ne peut pas dire tout ce qui nous passe par la tête.

– Certes, certes. De la rigueur avant tout. »

Ce soir-là j'étais seulement fier d'avoir construit une belle histoire. J'étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté. Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

– 105 –

Claudicat ingenium, delirat lingua, labat mens.

LUCRÈCE, De rerum natura, III, 453.

Ce doit être ces jours-là que Belbo a cherché à se rendre compte de ce qui lui arrivait. Mais sans que la sévérité avec laquelle il avait su s'analyser pût le détourner du mal auquel il s'habituait.