Nous ne sommes pas partis aussitôt. Il y avait quelques affaires à expédier à Milan, et puis Lia avait dit qu'il n'est rien de plus reposant que des vacances en ville, quand on sait qu'après on part.
Ces jours-là, j'ai parlé pour la première fois du Plan à Lia. Auparavant elle était trop occupée avec l'enfant : elle savait vaguement qu'avec Belbo et Diotallevi nous étions en train de résoudre une sorte de puzzle qui nous emportait des jours et des nuits entiers, mais je ne lui avais plus rien dit, depuis son sermon sur la psychose de la ressemblance. Peut-être avais-je honte.
Ces jours-là, je lui ai raconté tout le Plan, peaufiné dans ses moindres détails. Elle était au courant de la maladie de Diotallevi, et je ne me sentais pas la conscience tranquille, comme si j'avais fait quelque chose que je ne devais pas faire, et j'essayais de le raconter pour ce que c'était, rien qu'une prouesse ludique.
Et Lia m'a dit : « Poum, je n'aime pas ton histoire.
– Elle n'est pas belle ?
– Les sirènes aussi étaient belles. Écoute : qu'est-ce que tu sais de ton inconscient ?
– Rien, je ne sais même pas s'il existe.
– Voilà. Maintenant imagine qu'un gai luron viennois, histoire de réjouir ses amis, s'était amusé à inventer toute l'histoire du Ça et de l'Œdipe, et qu'il avait imaginé des rêves qu'il n'avait jamais faits, et des petits Hans qu'il n'avait jamais vus... Et puis qu'est-il arrivé ? Des millions de personnes étaient prêtes à devenir névrosées pour de bon. Et d'autres milliers prêtes à les exploiter.
– Lia, tu es parano.
– Moi ? Toi !
– On peut être des paranos, mais tu dois me concéder au moins ça : nous sommes partis du texte d'Ingolf. Excuse, mais tu te trouves devant un message des Templiers, il te vient l'envie de le déchiffrer de fond en comble. Même si tu forces un peu, pour te moquer des déchiffreurs de messages, le message n'en existait pas moins bel et bien.
– De toute façon tu ne sais que ce que t'a dit cet Ardenti, qui, d'après ce que tu racontes, était un fieffé bluffeur. Et puis ce message, j'aimerais bien le voir. »
Rien de plus facile, je l'avais dans mon classeur.
Lia a pris le feuillet, l'a regardé recto verso ; elle a froncé le nez, relevé les mèches de devant ses yeux pour mieux voir la première partie, la chiffrée. Elle a dit : « Tout là ?
– Ça ne te suffit pas ?
– Ça me suffit et j'en ai de reste. Donne-moi deux jours pour y réfléchir. » Quand Lia demande deux jours pour réfléchir, c'est pour me démontrer que je suis stupide. Je l'accuse toujours de ça, et elle répond : « Si je comprends que tu es stupide, je suis sûre que je t'aime vraiment. Je t'aime même si tu es stupide. Ça ne te rassure pas ? »
Pendant deux jours nous n'avons plus abordé le sujet, et d'ailleurs elle a presque toujours été dehors. Le soir, je la voyais tapie dans un coin, qui prenait des notes, déchirant feuillet sur feuillet.
Quand nous sommes arrivés à la montagne, le petit s'est roulé toute la journée sur le pré, Lia a préparé le dîner, et elle m'a dit de manger parce que j'étais maigre comme un clou. Après le repas, elle m'a demandé de lui préparer un double whisky avec beaucoup de glace et peu de soda, elle a allumé une cigarette, ce qu'elle fait seulement dans les moments importants, elle m'a dit de m'asseoir et elle m'a expliqué.
« Écoute-moi bien, Poum, parce que je vais te démontrer que les explications les plus simples sont toujours les plus vraies. Votre colonel vous a dit qu'Ingolf a découvert un message à Provins, et je ne le mets pas en doute. Il a dû descendre dans le souterrain et il a vraiment dû trouver un étui avec ce texte dedans », et elle frappait du doigt sur les versiculets en français. « Personne ne nous dit qu'il a découvert un étui constellé de diamants. La seule chose que le colonel vous a racontée, c'est que, d'après les notes d'Ingolf, un étui avait été vendu : et pourquoi pas, c'était un objet ancien, il en aura même tiré une somme rondelette mais personne ne nous dit que ça l'ait fait vivre. Il devait avoir un petit héritage de son père.
– Et pourquoi l'étui devait être un étui de peu de valeur ?
– Parce que ce message est une liste des commissions. Allons-y, relisons-le.
a la ... Saint Jean
36 p charrete de fein
6 ... entiers avec saiel
p ... les blancs mantiax
r ... s ... chevaliers de Pruins pour la ... j. nc
6 foiz 6 en 6 places
chascune foiz 20 a ... 120 a ...
iceste est l'ordonation
al donjon li premiers
it li secunz joste iceus qui ... pans
it al refuge
it a Nostre Dame de l'altre part de l'iau
it a l'ostel des popelicans
it a la pierre
3 foiz 6 avant la feste ... la Grant Pute.
– Et alors ?
– Mais bon sang, il ne vous est pas venu à l'esprit d'aller voir un guide touristique, une notice historique sur ce Provins ? Et tu découvres tout de suite que la Grange-aux-Dîmes où a été trouvé le message était un endroit de rassemblement pour les marchands, parce que Provins était le centre des foires de la Champagne. Et que la Grange est située dans la rue Saint-Jean. A Provins on faisait commerce de tout, mais en particulier les pièces d'étoffe marchaient bien, les draps ou dras sans p comme on écrivait à l'époque, et chaque pièce avait une marque de garantie, une sorte de sceau. Le deuxième produit de Provins, c'étaient les roses, les roses rouges que les croisés avaient ramenées de Syrie. Tellement célèbres que quand Edmond de Lancaster épouse Blanche d'Artois et prend aussi le titre de comte de Champagne, il met la rose rouge de Provins dans ses armes ; et voilà le pourquoi de la guerre des Deux-Roses, vu que les York avaient pour emblème une rose blanche.
– Et qui t'a dit ça ?
– Un petit livre de deux cents pages édité par l'Office du tourisme de Provins, que j'ai trouvé au Centre culturel français. Mais ce n'est pas fini. A Provins, il y a une forteresse qui porte bien son nom : le Donjon ; il y a une Porte-aux-Pains ; il y avait une Eglise du Refuge ; il y avait évidemment plusieurs églises dédiées à Notre-Dame, par-ci par-là ; il y avait, ou il y a encore, une rue de la Pierre-Ronde, où se trouvait une pierre de cens, sur laquelle les sujets du comte allaient déposer les monnaies des dîmes. Et puis une rue des Blancs-Manteaux et une rue dite de la Grande-Putte-Muce, pour les raisons que je te laisse deviner, autrement dit c'était la rue des bordels.
– Et les popelicans ?
– A Provins, il y avait eu les cathares, qui avaient fini dûment brûlés, et le grand inquisiteur était un cathare repenti, on l'appelait Robert le Bougre. Rien d'étrange donc s'il y avait une rue ou une zone qu'on indiquait encore comme le lieu des cathares, même si les cathares n'existaient plus.
– Pourtant, en 1344...
– Mais qui t'a donc dit que ce document est de 1344 ? Ton colonel a lu 36 ans post la charrette de foin, mais remarque bien qu'en ces temps-là un p fait d'une certaine façon, avec une espèce d'apostrophe, voulait dire post, mais un autre p, sans apostrophe, voulait dire pro. L'auteur de ce texte est un paisible marchand, qui a pris quelques notes sur les affaires qu'il a faites à la Grange, c'est-à-dire dans la rue Saint-Jean, pas dans la nuit de la Saint-Jean, et il a enregistré un prix de trente-six sous, ou deniers ou autres monnaies de l'époque, pour une ou pour chaque charrette de foin.