Lia avait raison. Nous aurions dû en parler avant. Mais je ne l'aurais pas crue davantage. J'avais vécu la création du Plan comme le moment de Tif'érét, le coeur du corps sefirotique, l'accord de la règle avec la liberté. Diotallevi me disait que Moïse Cordovéro nous avait avertis : « Qui s'enorgueillit de sa Torah devant l'ignorant, c'est-à-dire devant l'ensemble du peuple de Iahveh, celui-là amène Tif'érét à s'enorgueillir devant Malkhut. » Mais ce que pouvait être Malkhut, le Royaume de cette terre, dans son éclatante simplicité, je ne le comprends qu'à présent. A temps pour comprendre encore, trop tard peut-être pour survivre à la vérité.
Lia, je ne sais pas si je te reverrai. S'il en allait ainsi, la dernière image que j'ai de toi est de quelques matins en arrière, ensommeillée sous les couvertures. Je t'ai donné un baiser et j'hésitais à sortir.
7
N É T S A H
– 107 –
Ne vois-tu pas ce chien noir qui rôde à travers les champs ensemencés et les éteules ?... Il me semble qu'il tend autour de nos pieds de fins lacets magiques... Le cercle se resserre, il est déjà tout près de nous.
Faust, I, Devant la porte.
Ce qui s'était passé pendant mon absence, et en particulier dans les derniers jours avant mon retour, je ne pouvais le déduire que des files de Belbo. Mais parmi ceux-ci, un seul était clair, ponctué de nouvelles ordonnées, et c'était le dernier, celui qu'il avait probablement écrit avant de partir à Paris, afin que moi ou quelqu'un d'autre – pour le garder en mémoire – le puissions lire. Les autres textes, que certainement il avait écrits comme d'habitude pour lui-même, ne s'avéraient pas d'une interprétation aisée. Moi seul, qui étais désormais entré dans l'univers privé de ses confidences à Aboulafia, je pouvais les décrypter, ou au moins en tirer des conjectures.
Nous étions au début juin. Belbo se montrait agité. Les médecins s'étaient faits à l'idée que Gudrun et lui représentaient les uniques parents de Diotallevi, et ils avaient enfin parlé. Aux questions des typographes et des correcteurs, Gudrun répondait maintenant en ébauchant un bisyllabe de ses lèvres tendues, sans laisser sortir aucun son. C'est ainsi qu'on nomme la maladie taboue.
Gudrun allait trouver Diotallevi chaque jour, et je crois qu'elle le dérangeait à cause de ses yeux brillants de pitié. Il savait ; mais il avait honte que les autres le sachent. Il parlait avec peine. Belbo avait écrit : « Son visage n'est que pommettes. » Ses cheveux tombaient, mais c'était dû à la thérapie. Belbo avait écrit : « Ses mains ne sont que doigts. »
Je crois qu'au cours d'un de leurs pénibles entretiens Diotallevi avait commencé de dire à Belbo ce qu'ensuite il lui dirait le dernier jour. Belbo se rendait déjà compte que s'identifier au Plan c'était mal, que c'était peut-être le Mal. Mais, sans doute pour objectiver le Plan et le restituer à sa dimension purement fictive, l'avait-il écrit, mot après mot, comme s'il s'agissait des mémoires du colonel. Il le racontait tel un initié qui communiquerait son dernier secret. Je crois que, pour lui, c'était la cure : il restituait à la littérature, pour mauvaise qu'elle fût, ce qui n'était pas de la vie.
Mais, le 10 juin, il devait s'être passé quelque chose qui l'avait bouleversé. Les notes à ce propos sont confuses, je tente des conjectures.
Lorenza lui avait donc demandé de l'accompagner en voiture sur la Riviera : elle devait passer chez une amie pour retirer je ne sais quoi au juste, un document, un acte notarié, une babiole qui aurait pu être expédiée par la poste. Belbo avait consenti, ébloui à l'idée de passer un dimanche à la mer avec elle.
Ils avaient été dans cet endroit, je ne suis pas arrivé à comprendre exactement où, sans doute près de Portofino. La description de Belbo était faite d'humeurs, ce ne sont pas des paysages qui en ressortaient mais des excès, des tensions, des découragements. Lorenza avait fait sa course tandis que Belbo attendait dans un bar, et puis elle avait dit qu'ils pouvaient aller manger du poisson dans un restaurant vraiment à pic sur la mer.
A partir de là l'histoire se fragmentait, je la déduisis de morceaux de dialogue que Belbo alignait sans guillemets, comme s'il transcrivait à chaud pour ne pas laisser s'estomper une série d'épiphanies. Ils avaient roulé en voiture tant que c'était possible, puis poursuivi à pied à travers ces sentiers de Ligurie qui longent la côte, fleuris et inaccessibles ; et ils avaient trouvé le restaurant. Mais à peine assis, ils avaient vu, sur la table à côté de la leur, un carton de réservation au nom de M. Agliè.
Regarde un peu quelle coïncidence, devait avoir dit Belbo. Sale coïncidence, avait dit Lorenza, elle ne voulait pas qu'Agliè sût qu'elle était là avec lui. Pourquoi ne voulait-elle pas, qu'y avait-il de mal, parce qu'Agliè avait le droit d'être jaloux ? Mais de quel droit parles-tu, il s'agit de bon goût, il m'avait invitée à sortir pour aujourd'hui et j'ai dit que j'étais occupée, tu ne voudrais pas que j'aie l'air d'une menteuse. Tu ne fais pas figure de menteuse, tu étais vraiment occupée avec moi, est-ce une chose dont on doit avoir honte ? Avoir honte, non, mais tu permets que j'aie mon code de délicatesse.
Ils avaient abandonné le restaurant, et commencé à remonter le sentier. Mais tout à coup Lorenza s'était arrêtée, elle avait vu arriver des gens que Belbo ne connaissait pas, des amis d'Agliè, disait-elle, et elle ne voulait pas se faire voir. Situation humiliante, elle appuyée au garde-fou d'un petit pont en à-pic sur une pente plantée d'oliviers, le visage couvert par les pages d'un journal, comme si elle mourait d'envie de savoir ce qui arrivait de par le monde ; lui, à dix pas de distance, fumant comme s'il se trouvait là par hasard.
Les commensaux d'Agliè étaient passés mais maintenant, disait Lorenza, à continuer ce sentier ils l'auraient rencontré lui, qui allait sûrement apparaître. Belbo disait au diable, au diable, et quand bien même ? Et Lorenza lui disait qu'il n'avait pas un brin de sensibilité. Solution : rejoindre l'endroit où la voiture est garée en évitant le sentier, en coupant le long des escarpements. Fuite haletante, à travers une série de terrasses battues par le soleil, et un talon de Belbo s'était cassé. Lorenza disait tu ne vois pas que c'est bien plus beau comme ça ; sûr qu'avec ce que tu fumes tu manques de souffle.
Ils avaient rejoint la voiture et Belbo disait qu'autant valait retourner à Milan. Non, lui avait dit Lorenza, Agliè est peut-être en retard, nous le croisons sur l'autoroute, lui connaît ta voiture, t'as vu quelle belle journée, coupons par l'intérieur, ce doit être délicieux, rejoignons l'autoroute du Soleil et allons dîner dans l'outre-Pô pavesan.
Mais pourquoi l'outre-Pô pavesan, mais qu'est-ce que ça veut dire par l'intérieur, il n'y a qu'une solution, regarde la carte, il faut grimper sur les montagnes après Uscio, et puis franchir tout l'Apennin, et faire une halte à Bobbio, et de là on arrive à Plaisance, tu es folle, pire qu'Hannibal avec ses éléphants. Tu n'as pas le sens de l'aventure, avait-elle dit, et puis pense à tous ces beaux petits restaurants que nous allons trouver sur ces collines. Avant Uscio, il y a Manuelina qui a douze étoiles dans le Michelin, tout le poisson que nous voulons.
Manuelina était plein, avec une file de clients debout qui lorgnaient les tables où arrivait le café. Lorenza avait dit peu importe, en montant quelques kilomètres on trouve cent autres endroits mieux que celui-ci. Ils avaient trouvé un restaurant à deux heures et demie, dans un bourg infâme qu'au dire de Belbo même les cartes militaires rougissent d'enregistrer, et ils avaient mangé des pâtes archicuites assaisonnées avec de la viande en boîte. Belbo lui demandait ce que tout cela cachait, parce que ce n'était pas un hasard si elle s'était fait emmener précisément là où devait arriver Agliè, elle voulait provoquer quelqu'un et lui n'arrivait pas à comprendre lequel des deux, et elle de lui demander s'il n'était pas parano.