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Le lendemain, il avait reçu un coup de téléphone d'Agliè : « Il faut m'excuser, cher ami. Je me trouve confronté à un petit problème. Vous savez que j'exerce pour moi un modeste commerce de livres anciens. Il m'arrive dans la soirée, de Paris, une douzaine de volumes reliés, du XVIIIe siècle, d'un certain prestige, que je dois absolument faire remettre d'ici demain à un de mes correspondants de Florence. Je devrais les apporter moi-même, mais j'ai un autre engagement qui me retient ici. J'ai pensé à une solution. Vous devez aller à Bologne. Je vous attends demain au train, dix minutes avant le départ, je vous remets une toute petite valise, vous la posez dans le filet et vous la laissez là à Bologne ; si c'est nécessaire vous descendez le dernier, de façon à être sûr que personne ne la subtilise. A Florence, mon correspondant monte pendant l'arrêt, et la retire. Pour vous, c'est un désagrément, je le sais, mais si vous pouvez me rendre ce service je vous en saurai éternellement gré.

– Volontiers, avait répondu Belbo, mais comment fera votre ami à Florence pour savoir où j'ai laissé la valise ?

– Je suis plus prévoyant que vous et j'ai réservé une place, place 45, voiture 8. Jusqu'à Rome, ainsi ni à Bologne ni à Florence nul ne montera pour l'occuper. Vous voyez, en échange de l'embarras que je vous donne, je vous offre la sécurité de voyager assis, sans que vous ayez à camper dans le wagon-restaurant. Je n'ai pas osé prendre aussi votre billet, je ne voulais pas que vous pensiez que j'entendais m'acquitter de mes dettes de manière aussi indélicate. »

Vraiment un monsieur, avait pensé Belbo. Il m'enverra une caissette de vins réputés. A boire à sa santé. Hier, j'ai voulu le faire disparaître et à présent je lui rends même un service. Tant pis, je ne peux pas lui dire non.

Le mercredi matin, Belbo s'était rendu à la gare en avance, il avait acheté son billet pour Bologne, et il avait trouvé Agliè à côté de la voiture 8, avec la petite valise. Elle était assez lourde, mais pas encombrante.

Belbo avait installé la mallette au-dessus de la place 45, et il s'était assis avec son paquet de journaux. La nouvelle du jour, c'étaient les funérailles de Berlinguer. Peu après, un monsieur barbu était venu occuper la place à côté de lui. Belbo eut l'impression de l'avoir déjà vu (avec l'esprit de l'escalier, sans doute à la fête dans le Piémont, mais il n'était pas sûr). Au départ, le compartiment était complet.

Belbo lisait le journal, mais le passager à la barbe essayait de lier conversation avec tout le monde. Il avait commencé par des observations sur la chaleur, sur l'inefficacité du système d'air conditionné, sur le fait qu'en juin on ne sait jamais s'il faut s'habiller en été ou en mi-saison. Il avait fait remarquer que la meilleure tenue c'était le blazer léger, justement comme celui de Belbo, et il avait demandé s'il était anglais. Belbo avait répondu qu'il était anglais, Burberry, et il s'était remis à lire. « Ce sont les meilleurs, avait dit ce monsieur, mais celui-ci est particulièrement beau parce qu'il n'a pas les boutons dorés qui sont trop voyants. Et si vous me permettez, il se marie bien avec cette cravate bordeaux. » Belbo avait remercié et rouvert son journal. Le monsieur continuait à parler avec les autres de la difficulté de marier les cravates aux vestes, et Belbo lisait. Je sais, pensait-il, ils me regardent tous comme un malappris, mais je voyage par le train pour ne pas avoir de rapports humains. J'en ai déjà trop sur la terre ferme.

Alors ce monsieur avait dit : « Quelle quantité de journaux vous lisez, vous, et de toutes les tendances. Vous devez être un juge ou un homme politique. » Belbo avait répondu que non, que lui il travaillait dans une maison d'édition qui publiait des livres de métaphysique arabe, il l'avait dit en espérant terroriser l'adversaire. L'autre avait été évidemment terrorisé.

Puis le contrôleur était arrivé. Il avait demandé comment il se faisait que Belbo avait un billet pour Bologne et la réservation pour Rome. Belbo dit qu'il avait changé d'idée à la dernière minute. « C'est beau, avait dit le monsieur avec la barbe, de pouvoir changer ses décisions au moindre vent, sans devoir compter avec son porte-monnaie. Je vous envie. » Belbo avait souri et il s'était tourné de l'autre côté. Voilà, se disait-il, à présent ils me regardent tous comme si j'étais un panier percé, ou que j'avais dévalisé une banque.

A Bologne, Belbo s'était levé et se disposait à descendre. « Attention, vous oubliez votre valise », avait dit son voisin. « Non, un monsieur doit passer la retirer à Florence, avait dit Belbo, je vous prie même d'y jeter un coup d'œil.

– Ça sera fait, lui avait dit le monsieur avec la barbe. Vous pouvez vous fier à moi. »

Belbo était rentré à Milan dans la soirée, il s'était mis à table chez lui avec deux boîtes de viande et des crackers, il avait allumé la télévision. Encore Berlinguer, normal. Si bien que la nouvelle était apparue presque à la sauvette, en fin de programme.

Tard dans la matinée, dans le TEE, entre Bologne et Florence, voiture 8, un passager barbu avait émis des soupçons sur un voyageur descendu à Bologne en laissant une mallette dans le filet. C'est vrai qu'il avait dit que quelqu'un la retirerait à Florence, mais n'est-ce pas ainsi qu'agissent les terroristes ? Et puis, pourquoi avait-il réservé sa place jusqu'à Rome, puisqu'il était descendu à Bologne ?

Une inquiétude à couper au couteau s'était répandue parmi les cohabitants du compartiment. A un moment donné le passager avec la barbe avait dit qu'il ne résistait plus à la tension. Mieux vaut commettre une erreur que mourir, et il avait appelé le chef de train. Le chef de train avait fait arrêter le convoi et appelé la police ferroviaire. Je ne sais pas exactement ce qui était arrivé, le train immobile dans la montagne, les passagers qui essaimaient, inquiets, le long de la voie, les artificiers qui arrivaient... Les experts avaient ouvert la mallette et y avaient trouvé un dispositif d'horlogerie fixé sur l'heure d'arrivée à Florence. Suffisant pour liquider quelques dizaines de personnes.

La police n'avait plus réussi à trouver le monsieur avec la barbe. Sans doute avait-il changé de voiture et était-il descendu à Florence parce qu'il ne voulait pas finir dans les journaux. On lui lançait un appel pour qu'il se manifeste.

Les autres passagers se rappelaient d'une façon exceptionnellement lucide l'homme qui avait abandonné sa valise. Le genre d'individu qui suscitait le soupçon à première vue. Il portait une veste anglaise bleue sans boutons dorés, une cravate bordeaux, c'était un type taciturne, il paraissait vouloir passer inaperçu à tout prix. Mais il lui avait échappé qu'il travaillait pour un journal, pour un éditeur, pour quelque chose qui avait à voir avec (et ici les opinions des témoins divergeaient) la physique, le méthane ou la métempsycose. Mais nul doute que les Arabes étaient dans le coup.

Commissariats de police et sections de gendarmerie en alarme. Des signalements arrivaient, déjà à l'appréciation des enquêteurs. Deux ressortissants libyens arrêtés à Bologne. Le dessinateur de la police avait tenté un portrait-robot, qui occupait maintenant tout l'écran. Le dessin ne ressemblait pas à Belbo, mais Belbo ressemblait au dessin.

Belbo ne pouvait avoir de doutes. L'homme à la mallette, c'était lui. Mais la mallette contenait les livres d'Agliè. Il avait appelé Agliè, le téléphone ne répondait pas.

Il était déjà tard, il n'avait pas osé ressortir dans les rues, il s'était couché avec un somnifère. Le lendemain matin, il avait encore essayé de trouver Agliè. Silence. Il était descendu acheter les journaux. Par chance, la première page était toujours envahie par les funérailles, et la nouvelle du train avec le portrait-robot était dans les pages intérieures. Il était remonté en tenant le col de sa veste relevé, puis il s'était aperçu qu'il portait le même blazer. Heureusement, il n'avait pas sa cravate bordeaux.