« Mais qui êtes-vous ? avait crié Belbo.
– Nous sommes le Tres, avait répondu la voix. Et vous, sur le Tres, vous en savez plus que nous. »
Alors, il s'était décidé. Il avait pris son téléphone et appelé De Angelis. A la préfecture de police, on lui avait fait des difficultés, il paraissait que le commissaire ne travaillait plus là. Puis on avait cédé devant son insistance et on lui avait passé un bureau.
« Oh, voyez-vous ça, monsieur Belbo, avait dit De Angelis d'un ton qui sembla sarcastique à Belbo. Vous me trouvez par hasard. Je fais mes valises.
– Vos valises ? » Belbo avait craint une allusion.
« J'ai été transféré en Sardaigne. Ça a l'air d'un travail tranquille.
– Monsieur De Angelis, il faut que je vous parle d'urgence. Pour cette histoire...
– Une histoire ? Quelle histoire ?
– Celle du colonel. Et pour l'autre aussi... Une fois vous aviez demandé à Casaubon s'il avait entendu parler du Tres. J'en ai entendu parler moi. J'ai des choses à vous dire, importantes.
– Ne me les dites pas. Ce n'est plus mon affaire. Et puis ça ne vous paraît pas un peu tard ?
– Je l'admets, je vous avais tu quelque chose, il y a des années de ça. Mais à présent je veux vous parler.
– Non, monsieur Belbo, ne me parlez pas. Et d'abord, sachez que quelqu'un est certainement en train d'écouter notre conversation téléphonique et je veux que vous sachiez que je ne veux plus rien entendre, que je ne sais rien. J'ai deux enfants. Des petits. Et quelqu'un m'a fait savoir qu'il pourrait leur arriver des bricoles. Et pour me montrer qu'on ne plaisantait pas, hier matin ma femme a mis en marche sa voiture et le coffre a sauté en l'air. Une toute petite charge, un peu plus grosse qu'un pétard, mais suffisante pour me faire comprendre que si on veut on peut. Je suis allé chez le préfet de police et je lui ai dit que j'avais toujours fait mon devoir, plus que le nécessaire, mais que je ne suis pas un héros. J'arriverais à donner ma vie, mais pas celle de ma femme et des enfants. J'ai demandé à être muté. Et puis je suis allé dire à la ronde que je suis un lâche, que je fais dans mes frocs. Et à présent je vous le dis à vous aussi et à ceux qui nous écoutent. J'ai ruiné ma carrière, j'ai perdu restime de moi-même, tout bonnement je m'aperçois que je suis un homme sans honneur, mais je sauve ceux qui me sont chers. La Sardaigne est splendide, d'après ce qu'on me dit, je n'aurai même plus à épargner pour envoyer les enfants à la mer, l'été. Au revoir.
– Attendez, la chose est grave, je suis dans de sales draps...
– Vous êtes dans de sales draps ? J'en suis vraiment content. Lorsque je vous ai demandé votre aide, vous ne me l'avez pas donnée. Et votre ami Casaubon non plus. Mais à présent que vous vous trouvez dans la merde vous me demandez de l'aide à moi. Je suis dans la merde moi aussi. Vous êtes arrivé en retard. La police est au service du citoyen, comme on dit dans les films, c'est à ça que vous pensez ? Bien, adressez-vous à la police, à mon successeur. »
Belbo avait raccroché. Tout était parfait : on l'avait même empêché de recourir à l'unique flic qui aurait pu le croire.
Puis il avait pensé que Garamond, avec toutes ses connaissances, préfets, commissaires, hauts fonctionnaires, aurait pu lui venir en aide. Il s'était précipité dans son bureau.
Garamond avait écouté son histoire avec affabilité, l'interrompant par de courtoises exclamations comme « vous n'allez pas me dire », « écoutez-moi ce qu'il faut entendre », « ça m'a tout l'air d'un roman, je dirai plus, d'une invention ». Ensuite, il avait joint les mains, il avait fixé Belbo avec une infinie sympathie, et il avait dit : « Mon garçon, permettez-moi de vous appeler ainsi car je pourrais être votre père – mon Dieu, votre père peut-être pas, car je suis encore un homme jeune, je dirai plus, juvénile, mais un frère aîné, si vous me le consentez. C'est mon cœur qui vous parle, et nous nous connaissons depuis tant d'années. Mon impression est que vous êtes surexcité, à la limite de vos forces, à bout de nerfs, je dirai plus, fatigué. N'allez pas croire que je n'apprécie pas, je sais que vous vous donnez corps et âme à la maison d'édition, et un jour il faudra en tenir compte même en termes, comment dire, matériels, parce que ça ne gâte rien. Mais si j'étais à votre place je prendrais un congé. Vous dites que vous vous trouvez dans une situation embarrassante. Franchement, je ne dramatiserais pas même si, avouez, il serait regrettable pour les éditions Garamond que l'un de ses collaborateurs, le meilleur, fût mêlé à une histoire pas très claire. Vous dites que quelqu'un vous désire à Paris. Je ne veux pas entrer dans les détails, simplement je vous crois. Et alors ? Allez-y, n'est-ce pas mieux de mettre tout de suite les choses au clair ? Vous dites que vous êtes en termes – comment dire – conflictuels avec un gentilhomme comme le comte Agliè. Je ne veux pas savoir ce qui s'est exactement passé entre vous deux, et je ne m'attarderai pas à trop ruminer ce cas d'homonymie dont vous me parlez. Quantité de gens en ce bas monde s'appellent Germain, vous ne pensez pas ? Si Agliè vous fait dire, loyalement, venez à Paris on va tout éclaircir, eh bien, allez à Paris et ce ne sera pas la fin du monde. Dans les rapports humains, il faut de la netteté. Allez à Paris, et si vous avez des choses sur l'estomac ne soyez pas réticent. Que ce qui est dans le coeur soit aussi sur la bouche. Qu'est-ce que c'est que tous ces secrets ! Le comte Agliè, si j'ai bien compris, se plaint parce que vous ne voulez pas lui dire où se trouve une carte, un papier, un message ou que sais-je, que vous possédez et dont on ne fait rien, tandis que notre bon Agliè en a sans doute besoin pour des raisons d'étude. Nous sommes au service de la culture, ou je me trompe ? Et donnez-la-lui donc, cette carte, cet atlas, ces levés topographiques et je ne veux même pas savoir de quoi il retourne. Si lui y tient tant, il doit y avoir une raison, certainement respectable, un gentilhomme est toujours un gentilhomme. Allez à Paris, une bonne poignée de main et tout est fini. D'accord ? Et ne vous en faites pas plus qu'il ne faut. Vous savez que je suis toujours là. » Après quoi, il avait actionné l'interphone : « Madame Grazia... Voilà, elle n'est pas ici, elle n'est jamais là quand on a besoin d'elle. Vous avez vos ennuis, mon cher Belbo, mais si vous saviez les miens. Au revoir, si vous voyez madame Grazia dans le couloir, envoyez-la-moi. Et suivez mon conseil, reposez-vous. »
Belbo était sorti. Au secrétariat, madame Grazia n'était pas là, et il avait vu s'allumer le voyant rouge de la ligne personnelle de Garamond, qui de toute évidence était en train d'appeler quelqu'un. Il n'avait pas pu résister (je crois que c'était la première fois dans sa vie qu'il commettait une indélicatesse). Il avait levé le combiné et intercepté la conversation. Garamond disait à quelqu'un : « Ne vous inquiétez pas. Je crois l'avoir convaincu. Il ira à Paris... C'est un devoir pour moi. Ce n'est pas pour rien que nous appartenons à la même chevalerie spirituelle. »
Donc Garamond aussi entrait pour une part dans le secret. Dans quel secret ? Dans celui que lui seul, Belbo, pouvait désormais révéler. Et qui n'existait pas.
Le soir était tombé maintenant. Il était allé chez Pilade, il avait échangé quatre mots avec qui sait qui, il avait trop bu. Et le lendemain matin, il avait cherché l'unique ami qui lui fût resté. Il s'était rendu auprès de Diotallevi. Il était allé demander de l'aide à un homme sur le point de mourir.