– Tu dis ça maintenant parce que tu vas mal...
– Je dis ça maintenant parce que j'ai enfin tout compris de mon corps. Je l'étudie jour après jour, je sais ce qui s'y passe, sauf que je ne peux pas intervenir, les cellules n'obéissent plus. Je meurs parce que j'ai convaincu mes cellules que la règle n'existe pas, et que de tout texte on peut faire ce qu'on veut. J'ai mis ma vie à m'en convaincre, moi, avec mon cerveau. Et mon cerveau doit leur avoir transmis le message, à elles. Pourquoi devrais-je prétendre qu'elles soient plus prudentes que mon cerveau ? Je meurs parce que notre imagination a excédé toutes les bornes.
– Ecoute, ce qui se passe pour toi n'a rien à voir avec notre Plan...
– Non ? Et pourquoi t'arrive-t-il ce qui t'arrive ? Le monde se comporte comme mes cellules. »
Épuisé, il s'était abandonné. Le docteur était entré et avait sifflé à voix basse qu'on ne pouvait pas soumettre à ce stress quelqu'un qui allait mourir.
Belbo était sorti, et c'était la dernière fois qu'il avait vu Diotallevi.
D'accord, écrivait-il, je suis recherché par la police pour les mêmes raisons qui font que Diotallevi a un cancer. Pauvre ami, lui il meurt, mais moi, moi qui n'ai pas de cancer, qu'est-ce que je fais ? Je vais à Paris chercher la règle de la néoplasie.
Il ne s'était pas rendu tout de suite. Il était resté enfermé chez lui quatre jours durant, avait remis en ordre ses files, phrase après phrase, pour trouver une explication. Puis il avait rédigé son histoire, comme un testament, la racontant à lui-même, à Aboulafia, à moi ou à quiconque aurait pu lire. Et enfin, mardi il était parti.
Je crois que Belbo était allé à Paris pour leur dire qu'il n'y avait pas de secrets, que le vrai secret c'était de laisser aller les cellules selon leur sagesse instinctive, qu'à chercher des secrets sous la surface on réduisait le monde à un cancer immonde. Et que le plus immonde et le plus stupide de tous c'était lui, qui ne savait rien et avait tout inventé – et cela devait lui coûter beaucoup, mais il avait désormais accepté depuis trop de temps l'idée d'être un lâche, et De Angelis lui avait démontré que des héros, il n'y en a pas des masses.
A Paris, il devait avoir eu le premier contact et il s'était aperçu qu'Ils ne croyaient pas ce qu'il disait. Ses paroles étaient trop simples. Maintenant Ils s'attendaient à une révélation, sous peine de mort. Belbo n'avait pas de révélations à faire et, ultime lâcheté, il avait craint de mourir. C'est alors qu'il tenta de faire perdre ses traces, et m'appela. Mais Ils l'avaient pris.
– 111 –
C'est une leçon par la suite. Quand votre ennemi se reproduira, car il n'est pas à son dernier masque, congédiez-le brusquement, et surtout n'allez pas le chercher dans les grottes.
Jacques CAZOTTE, Le diable amoureux, 1772, page supprimée dans les éditions suivantes.
A présent, me demandais-je dans l'appartement de Belbo, en finissant de lire ses confessions, que dois-je faire moi ? Aller chez Garamond, ça n'a pas de sens ; De Angelis est parti ; Diotallevi a dit tout ce qu'il avait à dire. Lia se trouve loin dans un endroit sans téléphone. Il est six heures du matin, samedi 23 juin, et si quelque chose doit arriver, ce sera cette nuit, au Conservatoire.
Je devais prendre une décision rapide. Pourquoi, me demandais-je l'autre soir dans le périscope, n'as-tu pas choisi de faire semblant de rien ? Tu avais devant toi les textes d'un fou, qui parlait de ses entretiens avec d'autres fous et de son dernier entretien avec un moribond surexcité, ou surdéprimé. Tu n'étais même pas sûr que Belbo t'avait téléphoné de Paris, peut-être parlait-il à quelques kilomètres de Milan, peut-être de la cabine du coin. Pourquoi fallait-il que tu te fourres dans une histoire peut-être imaginaire, qui ne te concerne pas ?
Mais cela, je me le demandais dans le périscope, alors que mes pieds s'engourdissaient, que la lumière déclinait et que j'éprouvais la peur innaturelle et très naturelle que tout être humain doit éprouver la nuit, seul, dans un musée désert. Ce matin-là, par contre, je n'avais pas peur. De la curiosité, rien d'autre. Et peut-être le sens du devoir, ou de l'amitié.
Et je m'étais dit que je devais aller moi aussi à Paris, je ne savais pas bien pour quoi faire, mais je ne pouvais pas laisser Belbo tout seul C'est sans doute ce qu'il attendait de moi, ça seulement, que je pénètre de nuit dans la caverne des thugs et, tandis que Suyodhana allait lui plonger le couteau sacrificiel dans le cœur, je faisais irruption sous les voûtes du temple avec mes cipayes au fusil chargé à mitraille, et je le tirais de là sain et sauf.
Par chance, j'avais un peu d'argent sur moi. A Paris, j'avais pris un taxi et je m'étais fait conduire rue de la Manticore. Le chauffeur avait juré d'abondance, parce que même dans leurs guides à eux, on ne la trouvait pas ; de fait, c'était une venelle pas plus large que le couloir d'un train, du côté de la vieille Bièvre, derrière Saint-Julien-le-Pauvre. Le taxi ne pouvait pas même s'y faufiler, et il m'avait laissé au coin.
J'étais entré en hésitant dans cette ruelle où ne s'ouvrait aucune porte, mais qui, à un certain point, s'élargissait un peu, là où était la librairie. Je ne sais pas pourquoi elle avait le numéro 3, vu qu'il n'y avait aucun numéro 1, ni 2, pas plus que d'autres. C'était une petite boutique avec une seule lumière, et la moitié de la porte servait de vitrine. Sur les côtés, à peine quelques dizaines de livres, suffisamment pour indiquer le genre. En bas, une série de pendules radiesthésiques, de sachets poussiéreux de baguettes d'encens, de petites amulettes orientales ou sud-américaines. De nombreux jeux de tarots, dans des styles et des présentations différents.
L'intérieur n'était pas plus confortable, un amoncellement de livres aux murs et par terre, avec une petite table au fond, et un libraire qui semblait mis là exprès pour permettre à un écrivain d'écrire qu'il était plus vieux que ses livres. Il compulsait un grand registre écrit à la main, se désintéressant de ses clients. D'ailleurs, il n'y avait en ce moment que deux visiteurs, lesquels soulevaient des nuages de poussière en tirant de vieux volumes, presque tous dépouillés de leur couverture, des étagères croulantes, et ils se mettaient à les lire, sans avoir l'air de vouloir acheter.
L'unique espace non encombré d'étagères était occupé par une affiche. Des couleurs criardes, une suite de portraits dans des médaillons à double bord, comme sur les affiches du magicien Houdini. « Le Petit Cirque de l'Incroyable. Madame Olcott et ses liens avec l'Invisible. » Une face olivâtre et masculine, deux bandeaux de cheveux noirs ramassés en chignon sur la nuque, il me semblait avoir déjà vu cette tête. « Les Derviches Hurleurs et leur danse sacrée. Les Freaks Mignons, ou Les Petits-Fils de Fortunio Liceti. » Une assemblée de petits monstres pathétiquement immondes. « Alex et Denys, les Géants d'Avalon, Theo, Leo et Geo Fox, Les Enlumineurs de l'Ectoplasme... »