Soudain j'avais trouvé le grand escalier. J'étais descendu, de plus en plus sur mes gardes. Minuit approchait. Il fallait que je me cache dans mon observatoire avant qu'Ils n'arrivent.
Je crois qu'il était onze heures, peut-être moins. J'avais traversé la salle de Lavoisier, sans utiliser ma lampe, me souvenant encore des hallucinations de l'après-midi, j'avais parcouru le couloir des maquettes ferroviaires.
Dans la nef, il y avait déjà quelqu'un. Je voyais des lumières, mobiles et faibles. J'entendais des bruits de pas, des bruits d'objets déplacés ou traînés.
J'éteignis ma lampe. Aurais-je encore le temps d'arriver à la guérite ? Je rasais les vitrines des trains, et je fus vite près de la statue de Gramme, dans le transept. Sur un socle en bois, de forme cubique (la pierre cubique d'Esod !), elle se dressait comme pour regarder l'entrée du chœur. Je me rappelais que ma statue de la Liberté devait, à quelque chose près, se trouver immédiatement derrière.
La face antérieure du socle s'était rabattue en avant, formant une sorte de passerelle qui permettait la sortie par un conduit. Et c'est de là, en effet, que sortit un individu avec une lanterne – peut-être à gaz, aux verres colorés, qui lui éclairait le visage de flammes rougeâtres. Je m'aplatis dans un angle et il ne me vit pas. Quelqu'un, venant du choeur, le rejoignit. « Dépêchez-vous, lui dit-il, dans une heure, vite, ils arrivent. »
C'était donc l'avant-garde, qui préparait quelque chose pour le rite. S'ils n'étaient pas nombreux, je pouvais encore les esquiver et rejoindre la Liberté. Avant qu'Ils n'arrivent, qui sait d'où, et en quel nombre, par le même chemin. Je restai longtemps tapi, suivant les reflets des lanternes dans l'église, l'alternance périodique des lumières, les moments de plus grande et plus faible intensité. Je calculais de combien ils s'éloignaient de la Liberté et combien de temps elle pouvait demeurer dans l'ombre. A un moment donné, je me risquai, glissai sur le côté gauche de Gramme – m'aplatissant avec peine contre le mur et contractant mes abdominaux. Heureusement que j'étais maigre comme un clou. Lia... Je m'élançai et me glissai dans la guérite.
Pour me rendre moins visible, je me laissai tomber par terre, obligé de me recroqueviller dans une position quasi foetale. Le battement de mon coeur et le claquement de mes dents redoublèrent.
Il fallait que je me détende. Je respirai rythmiquement avec mon nez, augmentant au fur et à mesure l'intensité des aspirations. C'est ainsi sans doute que, sous la torture, on peut décider de perdre connaissance pour se soustraire à la douleur. De fait, je sentis que je sombrais lentement dans l'étreinte du Monde Souterrain.
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Notre cause est un secret dans un secret, le secret de quelque chose qui reste voilé, un secret que seul un autre secret peut expliquer, c'est un secret sur un secret qui s'assouvit d'un secret.
Ja'far-al-SÂDIQ, sixième Imam.
J'émergeai lentement : j'entendais des sons, j'étais dérangé par une lumière maintenant plus forte. Je sentais mes pieds engourdis. Je tentai de me lever lentement, sans faire de bruit, et j'avais l'impression de me tenir debout sur une étendue d'oursins. La Petite Sirène. Je fis quelques mouvements silencieux, fléchissant sur les pointes, et la souffrance diminua. Alors seulement, passant avec prudence la tête à droite et à gauche, et me rendant compte que la guérite était suffisamment restée dans l'ombre, je parvins à dominer la situation.
La nef était partout éclairée. C'étaient les lanternes, mais à présent il y en avait des dizaines et des dizaines, portées par les participants qui arrivaient dans mon dos. Sortant certainement du conduit, ils défilaient à ma gauche en entrant dans le choeur et se disposaient dans la nef. Mon Dieu, me dis-je, la Nuit sur le Mont Chauve version Walt Disney.
Ils ne criaient pas, ils susurraient, mais tous ensemble ils produisaient un bourdonnement accentué, comme les figurants à l'opéra qui murmurent : rabarbaro rabarbaro.
A ma gauche, les lanternes étaient posées par terre en demi-cercle, complétant avec une circonférence aplatie la courbe orientale du choeur qui touchait, au point extrême de ce demi-pseudo-cercle, vers le sud, la statue de Pascal. Là-bas avait été placé un brasero ardent où quelqu'un jetait des herbes, des essences. La fumée m'atteignait dans la guérite, me séchant la gorge et me procurant une impression d'étourdissement fébrile.
Dans le vacillement des lanternes, je m'aperçus qu'au centre du chœur quelque chose s'agitait, une ombre mince et très mobile.
Le Pendule ! Le Pendule n'oscillait plus dans son lieu habituel, au centre de la croisée. Il avait été suspendu, plus grand, à la clef de voûte, au milieu du choeur. Plus grosse la sphère, plus robuste le fil, qui me semblait un cordage de chanvre ou un câble de métal cordonné.
Le Pendule était maintenant énorme, tel qu'il devait apparaître au Panthéon. Tel qui voit la lune au télescope.
Ils avaient voulu le rétablir dans l'état où les Templiers devaient l'avoir expérimenté la première fois, un demi-millénaire avant Foucault. Pour lui permettre d'osciller librement, ils avaient éliminé certaines infrastructures, ajoutant à l'amphithéâtre du chœur cette grossière antistrophe symétrique marquée par les lanternes.
Je me demandai comment le Pendule faisait pour maintenir la constance de ses oscillations, maintenant que sous le pavement du choeur il ne pouvait y avoir le régulateur magnétique. Et puis je compris. Au bord du choeur, près des moteurs Diesel, se trouvait un individu qui – prompt à se déplacer comme un chat pour suivre les variations du plan d'oscillation – imprimait à la sphère, toutes les fois qu'elle fondait sur lui, une légère impulsion, d'un coup précis de la main, d'un effleurement des doigts.
Il était en frac, comme Mandrake. Après, en voyant ses autres compagnons je comprendrais que c'était un prestidigitateur, un illusionniste du Petit Cirque de Madame Olcott, un professionnel capable de doser la pression du bout des doigts, au poignet sûr, habile à travailler sur les écarts infinitésimaux. Peut-être était-il capable de percevoir, avec la semelle fine de ses chaussures brillantes, les vibrations des courants, et de mouvoir les mains selon la logique de la sphère, et de la terre à qui la sphère répondait.
Ses compagnons. A présent, je les voyais eux aussi. Ils se déplaçaient entre les automobiles de la nef, glissaient à côté des draisiennes et des motocycles, ils roulaient presque dans l'ombre, qui portant une cathèdre et une table couverte de drap rouge dans le vaste promenoir du fond, qui plaçant d'autres lanternes. Petits, nocturnes, jacassants, comme des enfants rachitiques, et d'un qui passait à côté de moi j'aperçus les traits mongoloïdes, la tête chauve. Les Freaks Mignons de Madame Olcott, les immondes petits monstres que j'avais vus sur l'affiche, chez Sloane.