Le cirque était là au complet, staff, police, chorégraphes du rite. Je vis Alex et Denys, les Géants d'Avalon, bardés d'une armure de cuir clouté, vraiment gigantesques, cheveux blonds, appuyés contre la grande masse de l'Obéissante, les bras croisés, attendant.
Je n'eus pas le temps de me poser d'autres questions. Quelqu'un était entré avec solennité, imposant le silence de sa main tendue. Je reconnus Bramanti seulement parce qu'il portait la tunique écarlate, la chape blanche et la mitre que je lui avais vu arborer ce soir lointain dans le Piémont. Bramanti s'approcha du brasero, jeta quelque chose, il s'en éleva une haute flamme, puis une lourde fumée grasse et blanche, et le parfum se répandit lentement dans la salle. Comme à Rio, pensais-je, comme à la fête alchimique. Et je n'ai pas d'agogõ. Je mis mon mouchoir sur mon nez et sur ma bouche, comme un filtre. Mais j'avais déjà l'impression de voir deux Bramanti, et le Pendule oscillait devant moi en de multiples directions, tel un manège.
Bramanti commença à psalmodier : « Alef bet gimel dalet he waw zain het tet jod kaf lamed mem nun samek ajin pe sade qof resh shin tau ! »
La foule répondit, priant : « Parmesiel, Padiel, Camuel, Aseliel, Barmiel, Gediel, Asyriel, Maseriel, Dorchtiel, Usiel, Cabariel, Raysiel, Symiel, Armadiel... »
Bramanti fit un signe, et quelqu'un surgit de la foule, se plaçant à genoux à ses pieds. Un instant seulement, je vis son visage. C'était Riccardo, l'homme à la cicatrice, le peintre.
Bramanti l'interrogeait et l'autre répondait, récitant par cœur les formules du rituel.
« Qui es-tu, toi ?
– Je suis un adepte, non encore admis aux mystères les plus hauts du Tres. Je me suis préparé dans le silence, dans la méditation analogique du mystère du Baphomet, dans la conscience que le Grand Œuvre tourne autour de six sceaux intacts, et qu'à la fin seulement nous connaîtrons le secret du septième.
– Comment as-tu été reçu ?
– En passant par la perpendiculaire au Pendule.
– Qui t'a reçu ?
– Un Mystique Légat.
– Le reconnaîtrais-tu ?
– Non, parce qu'il était masqué. Je ne connais que le Chevalier de grade supérieur au mien et celui-ci le Naomètre de grade supérieur au sien et chacun en connaît un seulement. Et ainsi je veux.
– Quid facit Sator Arepo ?
– Tenet Opera Rotas.
– Quid facit Satan Adama ?
– Tabat Amata Natas. Mandabas Data Amata, Nata Sata.
– Tu as amené la femme ?
– Oui, elle est ici. Je l'ai remise à qui on me l'a ordonné. Elle est prête.
– Va, et attends. »
Le dialogue s'était déroulé en un français approximatif, d'un côté comme de l'autre. Puis Bramanti avait dit : « Frères, nous sommes ici réunis au nom de l'Ordre Unique, de l'Ordre Inconnu, auquel, jusqu'à hier, vous ne saviez pas que vous appartenez et vous y apparteniez depuis toujours ! Jurons. Que l'anathème soit sur les profanateurs du secret. Que l'anathème soit sur les sycophantes de l'Occulte, que l'anathème soit sur qui a fait spectacle des Rites et des Mystères !
– Que l'anathème soit !
– Anathème sur l'Invisible Collège, sur les enfants bâtards d'Hiram et de la veuve, sur les maîtres opératifs et spéculatifs du mensonge d'Orient ou d'Occident, Ancien, Accepté ou Rectifié, sur Misraïm et Memphis, sur les Philathètes et sur les Neuf Sœurs, sur la Stricte Observance et sur l'Ordo Templi Orientis, sur les Illuminés de Bavière et d'Avignon, sur les Chevaliers Kadosch, sur les Élus Cohen, sur la Parfaite Amitié, sur les Chevaliers de l'Aigle Noir et de la Ville Sainte, sur les Rosicruciens d'Anglie, sur les Kabbalistes de la Rose + Croix d'Or, sur la Golden Dawn, sur la Rose Croix Catholique du Temple et du Graal, sur la Stella Matutina, sur l'Astrum Argentinum et sur Thelema, sur le Vril et sur la Thulé, sur tout ancien et mystique usurpateur du nom de la Grande Fraternité Blanche, sur les Veilleurs du Temple, sur chaque Collège et Prieuré de Sion ou des Gaules !
– Que l'anathème soit !
– Quiconque par ingénuité, commandement, prosélytisme, calcul ou mauvaise foi a été initié à loge, collège, prieuré, chapitre, ordre qui illicitement contreferait l'obédience aux Supérieurs Inconnus et aux Seigneurs du Monde, qu'il abjure cette nuit même et implore exclusive réintégration dans l'esprit et le corps de l'unique et vraie observance, le Tres, Templi Resurgentes Equites Synarchici, le trin et trinosophique ordre mystique et très secret des Chevaliers Synarchiques de la Renaissance Templière !
– Sub umbra alarum tuarum !
– Qu'entrent à présent les dignitaires des 36 grades derniers et très secrets. »
Et, tandis que Bramanti appelait un à un les élus, ceux-ci entraient en habits liturgiques, portant tous sur la poitrine l'insigne de la Toison d'or.
« Chevalier du Baphomet, Chevalier des Six Sceaux Intacts, Chevalier du Septième Sceau, Chevalier du Tétragrammaton, Chevalier Justicier de Florian et Dei, Chevalier de l'Athanor... Vénérable Naomètre de la Turris Babel, Vénérable Naomètre de la Grande Pyramide, Vénérable Naomètre des Cathédrales, Vénérable Naomètre du Temple de Salomon, Vénérable Naomètre de l'Hortus Palatinus, Vénérable Naomètre du Temple d'Héliopolis... »
Bramanti récitait les dignités et les nommés entraient par groupes, si bien que je ne parvenais pas à attribuer à chacun son titre, mais à coup sûr, parmi les douze premiers, je vis De Gubernatis, le vieux de la librairie Sloane, le professeur Camestres et d'autres que j'avais rencontrés ce soir lointain dans le Piémont. Et, je crois en tant que chevalier du Tétragrammaton, je vis monsieur Garamond, grave et hiératique, pénétré de son nouveau rôle, qui, de ses mains tremblantes, touchait sur sa poitrine la Toison d'or. Et, pendant ce temps, Bramanti continuait : « Mystique Légat de Karnak, Mystique Légat de Bavière, Mystique Légat des Barbelognostiques, Mystique Légat de Camelot, Mystique Légat de Montségur, Mystique Légat de l'Imam Caché... Suprême Patriarche de Tomar, Suprême Patriarche de Kilwinning, Suprême Patriarche de Saint-Martin-des-Champs, Suprême Patriarche de Marienbad, Suprême Patriarche de l'Okhrana Invisible, Suprême Patriarche in partibus de la Forteresse d'Alamut... »
Et le patriarche de l'Okhrana Invisible était certainement Salon, toujours gris de visage mais sans sa houppelande de travail et resplendissant maintenant d'une tunique jaune bordée de rouge. Pierre le suivait, psychopompe de l'Eglise Luciférienne, qui cependant portait sur sa poitrine, au lieu de la Toison d'or, un poignard dans un fourreau doré. Et, pendant ce temps, Bramanti continuait : « Sublime Hiérogame des Noces Chimiques, Sublime Psychopompe Rhodostaurotique, Sublime Référendaire des Arcanes des Arcanes, Sublime Stéganographe de la Monas Ieroglifica, Sublime Connecteur Astral Utriusque Cosmi, Sublime Gardien du Tombeau de Rosencreutz... Impondérable Archonte des Courants, Impondérable Archonte de la Terre Creuse, Impondérable Archonte du Pôle Mystique, Impondérable Archonte des Labyrinthes, Impondérable Archonte du Pendule des Pendules... » Bramanti fit une pause, et il me sembla qu'il prononçait la dernière formule à contrecoeur : « Et l'Impondérable d'entre les Impondérables Archontes, le Servant des Servants, Très-Humble Secrétaire de l'Œdipe Égyptien, Messager Infime des Seigneurs du Monde et Portier d'Agarttha, Ultime Thuriféraire du Pendule, Claude-Louis, comte de Saint-Germain, prince Rakoczi, comte de Saint-Martin et marquis d'Agliè, seigneur de Surmont, marquis de Welldone, marquis de Montferrat, d'Aymar et Belmar, comte Soltikof, chevalier Schoening, comte de Tzarogy ! »
Pendant que les autres se disposaient dans le promenoir, faisant face au Pendule et aux fidèles de la nef, Agliè entrait, en costume trois-pièces bleu à fines raies blanches, le visage pâle et contracté, conduisant par la main, comme s'il accompagnait une âme sur le sentier de l'Hadès, pâle elle aussi et comme stupéfiée par une drogue, uniquement vêtue d'une tunique blanche et presque transparente, Lorenza Pellegrini, les cheveux dénoués sur les épaules. Je la vis de profil tandis qu'elle passait, pure et languide ainsi qu'une adultère préraphaélite. Trop diaphane pour ne pas stimuler une fois encore mon désir.