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Agliè amena Lorenza à côté du brasero, près de la statue de Pascal, il fit une caresse sur son visage absent et un signe aux Géants d'Avalon, qui l'encadrèrent en la soutenant. Puis il alla s'asseoir à la table, face aux fidèles, et je pouvais parfaitement le voir alors qu'il tirait sa tabatière de son gilet et la caressait en silence avant de parler.

« Frères, chevaliers. Vous êtes là parce que ces jours-ci les Mystiques Légats vous ont informés, et donc vous savez désormais tous pour quelle raison nous nous réunissons. Nous aurions dû nous réunir la nuit du 23 juin 1945, et sans doute certains d'entre vous n'étaient alors pas encore nés – du moins dans leur forme actuelle, entends-je. Nous sommes ici parce qu'après six cents années de très douloureuse errance, nous avons trouvé quelqu'un qui sait. Comment il a pu savoir – et savoir plus que nous – c'est là un mystère inquiétant. Mais je compte bien que soit présent parmi nous – et tu ne pourrais faire défaut, n'est-ce pas, mon ami déjà trop curieux jadis –, je compte bien que soit présent parmi nous celui qui pourrait nous le confesser. Ardenti ! »

Le colonel Ardenti – certainement lui, corvin comme toujours, encore que vieilli – s'ouvrit un chemin au milieu de l'assistance et il porta ses pas devant ce qui devenait son tribunal, tout en étant tenu à distance par le Pendule qui marquait un espace infranchissable.

« Depuis le temps que nous ne nous sommes vus, frère, souriait Agliè. Je savais que la nouvelle se diffusant, tu n'aurais pas résisté. Alors ? Tu sais ce qu'a dit le prisonnier, et il dit qu'il l'a su par toi. Tu savais donc et tu te taisais.

– Comte, dit Ardenti, le prisonnier ment. Cela m'humilie de le dire, mais l'honneur avant tout. L'histoire que je lui ai confiée n'est pas celle dont les Mystiques Légats m'ont parlé. L'interprétation du message – oui, c'est vrai, j'avais mis la main sur un message, je ne vous l'avais pas caché, il y a des années, à Milan – est différente. Moi je n'aurais pas été en mesure de le lire comme le prisonnier l'a lu, c'est pour cela qu'à l'époque je cherchais de l'aide. Et je dois dire que je n'ai rencontré nul encouragement, mais seulement défiance, défi et menaces... » Peut-être voulait-il ajouter autre chose, mais en fixant Agliè il fixait aussi le Pendule, qui agissait sur lui tel un charme. Hypnotisé, il tomba à genoux et dit seulement : « Pardon, parce que je ne sais pas.

– Tu es pardonné, parce que tu sais que tu ne sais pas, dit Agliè. Va. Or donc, frères, le prisonnier sait trop de choses que personne d'entre nous ne savait. Il sait même qui nous sommes nous, et nous l'avons appris par lui. Il faut procéder en hâte, d'ici peu ce sera l'aube. Tandis que vous restez ici en méditation, moi à présent je vais me retirer encore une fois avec lui pour lui arracher la révélation.

– Pécaïre, monsieur le comte, que non ! » Pierre s'était avancé dans l'hémicycle, les iris dilatés. « Pendant bien deux jours vous avez bavardé avec lui, sans nous prévenir, et celui-là y a rien vu, y a rien dit, y a rien entendu, comme les trois ouistitis. Que voulez-vous lui demander de mieux, cette nuit ? Non, ici, ici devant tout le monde !

– Calmez-vous, mon cher Pierre. J'ai fait conduire ici, cette nuit, celle que je considère comme la plus exquise incarnation de la Sophia, lien mystique entre le monde de l'erreur et l'Ogdoade Supérieure. Ne me demandez pas comment et pourquoi, mais avec cette médiatrice, l'homme parlera. Dis-le, à eux, qui tu es, Sophia ? »

Et Lorenza, toujours en état somnambulique, presque scandant les mots avec peine : « Je suis... la prostituée et la sainte.

– Ah ! elle est bien bonne celle-là, rit Pierre. Nous avons ici la crème de l'initiation et on sonne le rappel des putes. Ne m'escagassez pas les oreilles, l'homme ici et tout de suite, face au Pendule !

– Ne soyons pas puérils, dit Agliè. Donnez-moi une heure de temps. Pourquoi croyez-vous qu'il parlerait ici, devant le Pendule ?

– Il ira parler dans la dissolution. Le sacrifice humain ! » cria Pierre à la nef.

Et la nef, à pleins poumons : « Le sacrifice humain ! »

Salon s'avança : « Comte, puérilité à part, le frère a raison. Nous ne sommes pas des policiers...

– Ce ne devrait pas être à vous de le dire, ironisa Agliè.

– Nous ne sommes pas des policiers et nous ne pensons pas qu'il est digne de procéder avec les moyens d'enquête habituels. Mais je ne crois pas non plus que puissent valoir les sacrifices aux forces du sous-sol. Si elles avaient voulu nous donner un signe, elles l'auraient fait depuis longtemps. A part le prisonnier, quelqu'un d'autre savait, sauf qu'il a disparu. Eh bien, cette nuit nous avons la possibilité de confronter le prisonnier avec ceux qui savaient et... » il fit un sourire, fixant Agliè de ses yeux mi-clos sous leurs sourcils hirsutes, « de les confronter aussi avec nous, ou avec certains d'entre nous...

– Qu'entendez-vous dire, Salon ? demanda Agliè d'une voix qui manquait sûrement d'assurance.

– Si monsieur le comte le permet, je voudrais l'expliquer moi », dit Madame Olcott. C'était elle, je la reconnaissais d'après l'affiche. Livide dans une robe olivâtre, les cheveux brillants d'huiles ramassés sur la nuque, la voix rauque d'un homme. J'avais eu l'impression, dans la librairie Sloane, de reconnaître ce visage, et à présent je me rappelais : c'était la druidesse qui avait presque couru sur nous, dans la clairière, en cette nuit lointaine. « Alex, Denys, amenez ici le prisonnier. »

Elle avait parlé sur un ton impérieux, le bourdonnement de la nef paraissait lui être favorable, les deux Géants avaient obéi, confiant Lorenza à deux Freaks Mignons, et Agliè, les mains crispées sur les bras de la cathèdre n'avait pas osé s'opposer.

Madame Olcott avait fait signe à ses avortons, et, entre la statue de Pascal et l'Obéissante, avaient été disposés trois petits fauteuils où elle faisait asseoir maintenant trois individus. Tous les trois à la peau sombre, courts de stature, nerveux, avec de grands yeux blancs. « Les triplés Fox, vous les connaissez bien, comte. Theo, Leo, Geo, installez-vous et préparez-vous. »

A ce moment-là, réapparurent les Géants d'Avalon tenant par les bras Jacopo Belbo en personne, qui arrivait à grand-peine à leurs épaules. Mon pauvre ami était terreux, avec une barbe de plusieurs jours ; il avait les mains liées dans le dos et une chemise ouverte sur la poitrine. En entrant dans cette lice enfumée, il battit des paupières. Il ne parut pas s'étonner de l'assemblée de hiérophantes qu'il voyait devant lui, ces derniers jours il devait s'être fait à s'attendre à tout.

Il ne s'attendait cependant pas à voir le Pendule, pas dans cette position. Mais les Géants le traînèrent devant la cathèdre d'Agliè. Du Pendule, il n'entendait plus désormais que le très léger bruissement qu'il faisait en lui effleurant les épaules.

Un seul instant il se retourna, et il vit Lorenza. Il s'émut, fut sur le point de l'appeler, tenta de se dégager mais Lorenza, qui pourtant le fixait, atone, parut ne pas le reconnaître.

Belbo allait sûrement demander à Agliè ce qu'on lui avait fait, mais on ne lui en laissa pas le temps. Venu du fond de la nef, vers la caisse et les présentoirs de livres, on entendit un roulement de tambour, et quelques notes stridentes de flûte. D'un seul coup, les portières de quatre automobiles s'ouvrirent et en sortirent quatre êtres que j'avais déjà vus, eux aussi, sur l'affiche du Petit Cirque. Chapeaux de feutre sans bords, comme un fez, amples manteaux noirs fermés jusqu'au cou, Les Derviches Hurleurs sortirent des automobiles tels des ressuscités qui surgiraient de leur sépulcre et ils s'accroupirent à la limite du cercle magique. Dans le fond, les flûtes modulaient à présent une musique douce, alors qu'eux, avec une égale douceur, battaient des mains sur le sol et inclinaient la tête.