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« Maintenant, tu vas parler, dit Agliè, tu vas parler, et tu ne resteras pas en dehors de ce grand jeu. En te taisant, tu es perdu. En parlant, tu auras part à la victoire. Parce qu'en vérité je te le dis, cette nuit toi, moi et nous tous sommes en Hod, la sefira de la splendeur, de la majesté et de la gloire, Hod qui gouverne la magie cérémonielle et rituelle, Hod le moment où éclôt l'éternité. Ce moment, je l'ai rêvé pendant des siècles. Tu parleras et t'uniras aux seuls qui, après ta révélation, pourront s'appeler les Seigneurs du Monde. Humilie-toi et tu seras exalté. Tu parleras parce qu'ainsi je commande, tu parleras parce que je le dis, et mes paroles efficiunt quod figurant ! »

Et Belbo avait dit, désormais invincible : « Ma gavte la nata... »

Agliè, même s'il s'attendait à un refus, pâlit à l'insulte. « Qu'est-ce qu'il a dit ? » avait demandé Pierre, hystérique. « Il ne parle pas », avait résumé Agliè. Il avait écarté les bras, d'un geste entre capitulation et condescendance, et dit à Bramanti : « Il est à vous. »

Et Pierre, chaviré : « Ça suffit, vé, suffit comme ça, le sacrifice humain, le sacrifice humain !

– Oui, qu'il meure, nous trouverons quand même la réponse », s'écriait tout autant chavirée Madame Olcott, revenue au cœur de la scène ; et elle s'était élancée sur Belbo.

Presque dans le même temps, Lorenza s'était secouée, libérée de la poigne des Géants et placée devant Belbo, au pied du gibet, les bras écartés comme pour arrêter une invasion, criant au milieu de ses larmes : « Mais vous êtes tous fous, mais c'est ça qu'on fait ? » Agliè, qui déjà se retirait, était resté un instant interdit, puis il lui avait couru après pour la retenir.

Ensuite, tout s'est passé en une seconde. La Olcott, chignon soudain défait, fiel et flammes telle une méduse, lançait ses serres contre Agliè, lui griffant le visage et puis le poussant de côté avec la violence de l'élan qu'elle avait pris dans son bond en avant, Agliè reculait, achoppait dans un pied du brasero, pirouettait sur lui-même comme un derviche et allait donner de la tête contre une machine, s'écroulant sur les dalles, la face en sang. Au même instant, Pierre s'était jeté sur Lorenza : dans son transport, il avait tiré de son fourreau le poignard qui pendait sur sa poitrine ; moi, maintenant, je le voyais de dos ; je ne compris pas tout de suite ce qui était arrivé ; je vis Lorenza glisser aux pieds de Belbo, le visage de cire ; et Pierre qui brandissait sa lame en hurlant : « Enfin, le sacrifice humain ! » Puis, se tournant vers la nef, à gorge déployée : « l'a Cthulhu ! I'a S'hat'n ! »

Tout ensemble la masse qui remplissait la nef s'était déplacée, et certains tombaient, révulsés, d'autres menaçaient de renverser le fardier de Cugnot. J'entendis – du moins je crois, mais je ne peux avoir imaginé un détail aussi grotesque – la voix de Garamond qui disait : « Je vous en prie, messieurs, un minimum d'éducation... » Bramanti, dans un état extatique, s'agenouillait devant le corps de Lorenza, en déclamant : « Asar, Asar ! Qui me saisit à la gorge ? Qui me cloue au sol ? Qui poignarde mon cœur ? Je suis indigne de franchir le seuil de la maison de Matt ! »

Peut-être personne ne le voulait, peut-être le sacrifice de Lorenza devait-il suffire, mais les acolytes se poussaient désormais à l'intérieur du cercle magique, rendu accessible par l'arrêt du Pendule, et quelqu'un – j'aurais juré que c'était Ardenti – fut catapulté par les autres contre la table, qui s'évanouit littéralement sous les pieds de Belbo, et, en vertu du même élan donné à la table disparue, le Pendule commençait une oscillation rapide, violente, arrachant sa victime avec lui. La corde s'était tendue sous le poids de la sphère et avait resserré sa boucle, maintenant comme un nœud coulant autour du cou de mon pauvre ami, projeté en l'air, qui pendait le long du fil du Pendule et, envolé soudain vers l'extrémité orientale du choeur, revenait en arrière à présent, déjà sans vie (je l'espère), dans ma direction.

La foule en se piétinant s'était de nouveau retirée sur les bords pour laisser l'espace au prodige. Le préposé aux oscillations, grisé par la renaissance du Pendule, en secondait l'élan, agissant directement sur le corps du pendu. L'axe d'oscillation formait une diagonale de mes yeux à une des verrières, celle, à coup sûr, avec l'écaillure, par où aurait dû pénétrer d'ici quelques heures le premier rayon de soleil. Je ne voyais donc pas Jacopo osciller face à moi, mais je crois qu'ainsi sont allées les choses, que c'est bien la figure qu'il traçait dans l'espace...

Le cou de Belbo apparaissait comme une seconde sphère insérée le long du segment de fil qui allait de la base à la clef de voûte et – comment dire – tandis que la sphère de métal se tendait à droite, la tête de Belbo, l'autre sphère, penchait à gauche, et inversement. Pendant un long moment, les deux sphères prirent des directions opposées si bien que ce qui sabrait l'espace n'était plus une droite, mais une structure triangulaire. Cependant, alors que la tête de Belbo suivait la traction du fil tendu, son corps, lui – peut-être d'abord dans le dernier spasme, à présent avec la spastique agilité d'une marionnette de bois –, traçait d'autres directions dans le vide, indépendamment de la tête, du fil et de la sphère située au-dessous, les bras d'un côté, les jambes de l'autre – et j'eus la sensation que si quelqu'un avait photographié la scène avec la machine de Muybridge, bloquant net sur la plaque sensible chaque moment d'une succession spatiale, enregistrant les deux points extrêmes où venait à se trouver la tête à chaque période, les deux points d'arrêt de la sphère, les points du croisement idéal des fils, indépendants l'un de l'autre, et les points intermédiaires marqués par l'extrémité du plan d'oscillation du tronc et des jambes, Belbo pendu au Pendule, dis-je, aurait dessiné dans le vide l'arbre des sefirot, résumant dans son moment suprême l'histoire même de tous les univers, fixant dans son errance aérienne les dix étapes du souffle exsangue et de la déjection du divin dans le monde.

Puis, tandis que l'oscillateur continuait à encourager cette funèbre balançoire, par une atroce combinaison de forces, une migration d'énergies, le corps de Belbo était devenu immobile, et le fil avec la sphère se déplaçait comme un pendule de son corps à la terre seulement, le reste – qui reliait Belbo à la voûte – tombant désormais d'aplomb. Ainsi Belbo, réchappé de l'erreur du monde et de ses mouvements, était devenu lui, maintenant, le point de suspension, le Pivot Fixe, le Lieu où se soutient la voûte du monde, et sous ses pieds seulement oscillaient le fil et la sphère, de l'un a l'autre pôle, sans repos, avec la terre qui s'échappait sous eux, montrant toujours un continent nouveau – et la sphère ne savait pas indiquer, et jamais ne le saurait, où se trouvait l'Ombilic du Monde.

Alors que la meute des diaboliques, un instant ébahie devant le phénomène, se remettait à crier, je me dis que l'histoire était vraiment finie. Si Hod est la sefira de la Gloire, Belbo avait eu la gloire. Un seul geste impavide l'avait réconcilié avec l'Absolu.

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Le pendule idéal se compose d'un fil très fin, incapable de résister aux flexion et torsion, de longueur L, au centre de gravité duquel est attachée une masse. Pour la sphère, le centre de gravité est ce centre; pour un corps humain c'est un point à 0,65 m de sa hauteur, en partant des pieds. Si le pendu mesure 1,70 m, son centre de gravité est à 1,05 m de ses pieds et la longueur L comprend cette longueur. En somme, si la tête jusqu'au cou a 0,30 m de hauteur, le centre de gravité est à 1,70 - 1,05 = 0,65 m de la tête et à 0,65 - 0,30 = 0,35 m du cou du pendu.