A présent, je passe devant Beaubourg. Dans la journée, c'est une fête villageoise, à cette heure la place est presque déserte, des groupes épars, silencieux et endormis, de rares lumières venues des brasseries d'en face. C'est vrai. De grandes ventouses qui absorbent de l'énergie terrestre. Peut-être les foules qui le remplissent le jour servent-elles à fournir des vibrations, la machine hermétique se nourrit de chair fraîche.
Eglise Saint-Merri. En face, la Librairie la Vouivre, aux trois quarts occultiste. Il ne faut pas que je me laisse prendre par l'hystérie. Je tourne rue des Lombards, sans doute pour éviter une troupe de filles scandinaves qui sortent en riant d'un troquet encore ouvert. Taisez-vous, vous ne savez pas que Lorenza aussi est morte ?
Mais est-elle morte ? Et si moi j'étais mort ? Rue des Lombards : s'y innerve, perpendiculaire, la rue Flamel, et au fond de la rue Flamel on aperçoit, blanche, la Tour Saint-Jacques. Au croisement, la librairie Arcane 22, tarots et pendules. Nicolas Flamel, l'alchimiste, une librairie alchimique, et la Tour Saint-Jacques : avec ses grands lions blancs à sa base, cette inutile tour du gothique finissant à quelques pas de la Seine, qui avait même donné son nom à une revue ésotérique, la tour où Pascal avait fait ses expérimentations sur le poids de l'air et il paraît qu'aujourd'hui encore, à 52 mètres de hauteur, il y a une station de recherches climatologiques. Sans doute avaient-ils commencé ici, avant d'ériger la Tour Eiffel. Il existe des zones privilégiées. Et personne ne s'en aperçoit.
Je retourne vers Saint-Merri. D'autres rires éclatants de jeunes filles. Je ne veux pas voir les gens, je contourne l'église par la rue du Cloître-Saint-Merri – une porte du transept, vieille, en bois brut. Sur la gauche s'ouvre une place, aux confins de Beaubourg, éclairée a giorno. Une esplanade où les machines de Tinguely et d'autres créations multicolores flottent sur l'eau d'un bassin ou petit lac artificiel, en une sournoise dislocation de roues dentées, et, en arrière-plan, je retrouve les échafaudages de tubes et les grandes bouches béantes de Beaubourg – comme un Titanic abandonné contre un mur mangé de lierre, échoué dans un cratère de la lune. Là où les cathédrales n'ont pas réussi, les grandes écoutilles transocéaniques chuchotent, en contact avec les Vierges Noires. Ne les découvrent que ceux qui savent faire la circumnavigation de Saint-Merri. Et donc il faut continuer, j'ai une piste, je suis en train de mettre à nu une de leurs trames à Eux, au centre même de la Ville Lumière, le complot des Obscurs.
Je me replie sur la rue des Juges-Consuls, me retrouve devant la façade de Saint-Merri. Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me pousse à allumer ma lampe de poche et à la diriger vers le portail. Gothique fleuri, arcs en accolade.
Et puis soudain, cherchant ce que je ne m'attendais pas à trouver, sur l'archivolte du portail, je le vois.
Baphomet. Juste où les demi-arcs se rejoignent, tandis qu'au faîte du premier se trouve une colombe du Saint-Esprit dans la gloire de ses rayons de pierre, sur le second, assiégé par des anges orants, lui, le Baphomet, avec ses ailes terribles. A la façade d'une église. Sans pudeur.
Pourquoi là ? Parce que nous ne sommes pas très loin du Temple. Où se trouve le Temple, ou ce qu'il en reste ? Je reviens sur mes pas, remonte vers le nord-est, et me voilà au coin de la rue de Montmorency. Au numéro 51, la maison de Nicolas Flamel. Entre le Baphomet et le Temple. L'avisé spagiriste savait bien avec qui il devait compter. Poubelles pleines d'une saleté immonde, devant une maison d'époque imprécise, Taverne Nicolas Flamel. La maison est vieille, on l'a restaurée dans un but touristique, pour diaboliques d'infime rang, Hyliques. A côté, il y a un american bar avec une publicité Apple : « Secouez-vous les puces. » Soft-Hermes. Dir Temurah.
A présent, je suis dans la rue du Temple, je la parcours et j'arrive au coin de la rue de Bretagne où se trouve le square du Temple, un jardin livide comme un cimetière, la nécropole des chevaliers sacrifiés.
Rue de Bretagne jusqu'au croisement avec la rue Vieille-du-Temple. La rue Vieille-du-Temple, après le croisement avec la rue Barbette, a d'étranges magasins de lampes électriques de formes bizarres, en canard, en feuille de lierre. Trop ostensiblement modernes. Ils ne me la font pas.
Rue des Francs-Bourgeois : je suis dans le Marais, je le connais, d'ici peu apparaîtront les vieilles boucheries kasher, qu'est-ce qu'ils ont à voir les Juifs avec les Templiers, maintenant que nous avons établi que leur place dans le Plan revenait aux Assassins d'Alamut ? Pourquoi suis-je ici ? Je cherche une réponse ? Non, je ne veux sans doute que m'éloigner du Conservatoire. Ou bien je me dirige confusément vers un endroit, je sais qu'il ne peut être ici, mais je cherche seulement à me rappeler où il est, comme Belbo qui cherchait en rêve une adresse oubliée.
Je croise un groupe obscène. Ils rient mal, marchent dans un ordre dispersé, m'obligeant à descendre du trottoir. Un instant j'ai peur que ce ne soient les envoyés du Vieux de la Montagne, et qu'ils ne se trouvent ici pour moi. Ce n'est pas ce que je croyais, ils disparaissent dans la nuit, mais parlent une langue étrangère, qui siffle shiite, talmudique, copte comme un serpent du désert.
Viennent à ma rencontre des silhouettes androgynes avec de longues houppelandes. Houppelandes rose-croix. Elles me dépassent, tournent dans la rue de Sévigné. Désormais c'est la pleine nuit. Je me suis enfui du Conservatoire pour retrouver la ville de tout le monde, et je m'aperçois que la ville de tout le monde est conçue comme une nécropole aux parcours préférentiels pour les initiés.
Un ivrogne. Il fait semblant, peut-être. Se méfier, toujours se méfier. Je tombe sur un bar encore ouvert, les serveurs enveloppés dans leurs longs tabliers jusqu'aux chevilles rassemblent déjà les chaises et les tables. J'ai juste le temps d'entrer et ils me donnent une bière. Je la bois d'un trait et j'en demande une autre. « Fait soif, hein ? » dit l'un d'eux. Mais sans cordialité, avec soupçon. Bien sûr que j'ai soif, depuis cinq heures de l'après-midi que je n'ai pas bu, mais on peut avoir soif même sans avoir passé la nuit sous un pendule. Imbéciles. Je paie et m'en vais, avant qu'ils puissent graver mes traits dans leur mémoire.
Et me voilà au coin de la place des Vosges. Je parcours les arcades. Quel était ce vieux film qui résonnait des pas de Mathias, le poignardeur fou, la nuit, sur la place des Vosges ? Je m'arrête. J'entends des pas derrière moi ? Bien sûr que non, ils se sont arrêtés eux aussi. Il suffirait de quelques meubles vitrés, et ces arcades deviendraient des salles du Conservatoire.
Plafonds bas du XVIe siècle, arcs plein cintre, galeries de gravures et objets d'antiquité, mobilier. Place des Vosges, si basse avec ses vieilles portes cochères rayées et déformées et lépreuses, il y vit des gens qui n'ont pas bougé depuis des centaines d'années. Des hommes avec une houppelande jaune. Une place habitée seulement par des taxidermistes. Ils ne sortent que la nuit. Ils connaissent la plaque, le regard, par où pénétrer dans le Mundus Subterraneus. Sous les yeux de tout le monde.
L'Union de Recouvrement des Cotisations de Sécurité Sociale et d'Allocations Familiales de la Patellerie numéro 75, u 1. Porte neuve, sans doute des riches y habitent-ils, mais sitôt après il y a une vieille porte écaillée comme une maison de la via Sincero Renato ; puis, au 3, une porte refaite récemment. Alternance d'Hyliques et de Pneumatiques. Les Seigneurs et leurs esclaves. Ici, où il y a des planches clouées sur ce qui devait être un arc. C'est évident, ici il y avait une librairie d'occultisme et à présent elle n'y est plus. Un bloc entier a été vidé. Evacué en une nuit. Comme Agliè. A présent, ils savent que quelqu'un sait, ils commencent à entrer dans la clandestinité.