«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin… Et puis Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!» Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je n'irai jamais aux séances.
Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène dans une crémerie de la rue Saint-Benoît. C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement. «Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce sujet quelques réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les communiquer à Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.
Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M, l'académicien fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter beaucoup.
Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe: «Bravo!… j'y suis arrivé.
– À quoi, Jacques? – À établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre à deux!…
– Comment! soixante?… Je croyais que tu gagnais cent francs chez le marquis.
– Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme Eyssette pour la reconstruction du foyer… Restent donc soixante francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.
– Je le ferai aussi, moi, Jacques.
– Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais revenons au budget… Donc 15 francs de chambre, 5 francs de charbon – seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux usines tous les mois – restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons 30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est 15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal.
«Il te reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?
– Je crois bien.
– Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage… Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-même au bateau… Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes déjeuners… dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que le tien.
«Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs… Hein! Crois-tu que c'est calculé?»
Et Jacques enthousiasmé se met à gambader dans la chambre; puis, subitement, il s'arrête et prend un air consterné:
«Allons, bon! le budget est à refaire… J'ai oublié quelque chose. – Quoi donc?.
– Et la bougie!… Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au moins cinq francs par mois… Où pourrait-on bien les décrocher, ces cinq francs-là? L'argent du foyer est sacré, et sous aucun prétexte… Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
– Eh bien, Jacques?
– Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5 francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voilà le problème résolu… Décidément, je suis né pour être ministre des Finances… Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, et je crois que nous n'avons rien oublié… Il y a bien encore la question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais faire… J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures, je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
– Ah! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte?… Est-ce que tu y vas souvent?
– Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.
– Tiens! Pierrotte est musicien.
– Non! pas lui sa fille.
– Sa fille!… Il a donc une fille?… Hé! hé! Jacques… Est-elle jolie, Mlle Pierrotte?
– Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel… Un autre jour, je te répondrai.
«Maintenant, il est tard; allons nous coucher.»
Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met à border le lit activement avec un soin de vieille fille.
C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
«T'en souviens-tu, Jacques, de notre petit lit de la rue Lanterne, quand nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du fond de son lit, avec sa plus grosse voix: «Éteignez vite, ou je me lève!» Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses… De souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas encore à dormir.
«Allons!… bonne nuit!» me dit Jacques résolument.
Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa couverture.
«De quoi ris-tu, Jacques?…
– Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie… Te le rappelles-tu?…
– Parbleu!…» Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder… Cette fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:
«Il faut dormir.» Mais un moment après, je recommence de plus belle:
«Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?…» Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir…
Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté dé la ruelle. Consternation générale.
«C'est Coucou-Blanc…, me dit Jacques tout bas dans l'oreille.
– Coucou-Blanc!… Qu'est-ce que cela?
– Chut!… pas si haut… Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir.
– Dis donc, Jacques! quel drôle de nom elle a notre voisine!… Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?…
– Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite… sans quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.» Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il avait dix ans.
V COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me serre le cœur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.