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« La direction est affolée… Elle veut que le possible et l’impossible soient faits pour découvrir le coupable… C’est pourquoi elle nous a demandé si nous connaissions un détective privé, capable de poursuivre son enquête parallèlement à celle de la Police judiciaire…

« J’ai donné votre adresse… Vous voyez, docteur, que je ne suis pas jaloux de vos lauriers…

« Bonne chance !

Le directeur était jeune… Il arpentait nerveusement son bureau, jetait parfois un coup d’œil pas trop rassuré sur Jean Dollent, dont l’aspect était plutôt simplet. Pourquoi le Petit Docteur, afin de donner confiance, ne se décidait-il pas une bonne fois à se créer une originalité quelconque, à adopter un tic, une manie, à porter monocle ou à fumer des cigarettes extraordinaires ? C’est tout juste si, avec ses trente ans, sa petite taille et ses vêtements toujours un peu étroits, il n’avait pas l’air d’un étudiant !

— Écoutez-moi bien… La police paraît croire à un crime commis par un professionnel… Je le souhaite. Cependant, je ne vois pas pourquoi un professionnel s’en est pris à ce pauvre homme qui avait toutes les apparences d’un maniaque.

« Ce que je crains le plus, voyez-vous, c’est un crime de fou… Vous savez sans doute que les grands magasins, comme les rédactions de journaux et certains bâtiments publics, ont le don d’attirer les fous…

« S’il en est ainsi, si c’est un dément qui a tiré, du rayon des jouets, il est presque certain qu’il voudra recommencer… Les fous agissent par séries…

« Or, malgré toutes les précautions que nous pouvons prendre, il nous est difficile d’empêcher un tel geste de se reproduire…

« Déjà le récit que les journaux ont fait de cette affaire nous a porté un préjudice certain… Hier, la vente, au rayon des pantoufles et aux rayons avoisinants, a été presque nulle, et ce ne sont guère que des curieux qui ont défilé sans trop se rapprocher…

« Faites votre enquête… Je ne connais pas vos méthodes… On prétend que vous n’en avez pas… Voici un carton qui vous permettra de circuler à votre guise dans les magasins et d’interroger les membres du personnel…

« Il me reste à vous mettre en rapport avec Mlle Alice, de la bijouterie… Elle m’a fait, hier au soir, une déclaration qu’elle vous répétera… Je me méfie des dépositions de femmes… Je sais avec quelle facilité leur imagination travaille…

Il pressa un timbre.

— Faites entrer Mlle Alice.

C’était une grande fille pâle, de celles qui, comme disait le directeur, ont facilement l’imagination vagabonde, et elle devait lire bon nombre de romans ou se passionner pour les vedettes de cinéma.

— Voulez-vous répéter à Monsieur…

Elle était troublée et elle fut un bon moment à parler avec une volubilité extrême.

— Voilà… Quand j’ai vu la photo dans les journaux… Car, quand la catastrophe est arrivée, c’était mon jour de congé. Hier, j’ai vu la photographie du pauvre homme dans les journaux et je l’ai tout de suite reconnu…Avant de s’en prendre à Gaby, c’est à moi que… qu’il…

— Que voulez-vous dire ? Il vous a fait des propositions ?

— Non… Mais pendant plusieurs jours… Je pourrais retrouver le nombre de jours exact… Il est venu à mon rayon…

— À six heures et quart ?

— Entre cinq et six heures… Cela arrive souvent que des clients viennent pour nous et nous nous en apercevons tout de suite, car ils ne font que de petits achats sans importance… Vous comprenez ?… Lui est venu avec une chaîne de montre… Il voulait un porte-mousqueton… J’en ai essayé une dizaine et il a fini par en acheter un… Le lendemain, il est revenu… Le porte-mousqueton n’était plus à la chaîne… Il m’a déclaré qu’il l’avait cassé et je ne l’ai pas cru, car c’était un article solide… Il a chipoté longtemps… Il ne se décidait pas… Il a fini encore une fois par acheter…

— Et il est revenu le lendemain ? Toujours à la même heure ?

— Oui… pendant quinze jours, il est venu chaque après-midi et il m’a chaque fois acheté un porte-mousqueton…

— Dites-moi, mademoiselle Alice, vous n’avez pas pensé que c’était un voleur de grands magasins comme, paraît-il, il y en a tant ?

— J’y ai pensé… Aussi je l’ai bien observé… J’ai même demandé à l’inspecteur de ne pas le perdre de vue pendant que je le servirais…

— Et… ?

— Non !

— Dites-moi encore… Où se trouve votre rayon…

— Eh bien ! Oui… C’est au premier étage… Juste au-dessus du rayon des pantoufles… Et juste en dessous du rayon des jouets d’enfants… Cela m’a frappée, hier, quand j’ai lu le journal… J’ai demandé à être entendue par la direction…

Quelques instants plus tard, Mlle Alice étant sortie, le directeur annonçait au Petit Docteur :

— Je me méfie, comme je vous l’ai déjà dit… Néanmoins, j’ai signalé cette déposition à la police et je lui ai demandé de faire une enquête discrète sur cette vendeuse… En effet, depuis plusieurs semaines, des objets de valeur disparaissent de son rayon…

— C’est anormal ?

— Nous comptons sur un pourcentage de vols qui est à peu près constant, sauf à la période des fêtes où, bien entendu, les spécialistes ont la partie belle… Mais la valeur et le nombre des objets dérobés ces derniers temps à la bijouterie sont particulièrement élevés et…

C’était un peu effrayant, quand on sortait, tout là-haut, du bureau du directeur, de se pencher sur cet immense vaisseau, plus vaste que n’importe quelle cathédrale et d’où montait un bourdonnement continu de foule. Par quel bout le Petit Docteur allait-il bien pouvoir…

Il haussa les épaules, prit un ascenseur, se trouva bientôt rue de la Chaussée-d’Antin et, froidement, comme d’autres avalent une pilule ou un cachet d’aspirine, il vida deux verres de fine.

Puis il se dirigea vers la rue Notre-Dame-de-Lorette et chercha le 67. Il allait frapper à la loge de la concierge quand, par le carreau, il aperçut le commissaire Lucas occupé à interroger cette femme.

Car le mort était identifié. Il s’appelait Justin Galmet, quarante-huit ans, sans profession, domicilié depuis vingt ans rue Notre-Dame-de-Lorette.

II

Des singuliers achats de l’homme aux pantoufles et de son passé non moins singulier

— Vous voulez la questionner vous-même ? proposa Lucas, en ouvrant la porte de la loge. Sinon, vous pouvez m’accompagner là-haut, dans l’appartement de Galmet…

Et là, on se trouvait dans le cadre traditionnel du petit bourgeois parisien, plus exactement encore, du petit bourgeois de Montmartre. L’immeuble était vieux, les peintures sombres, avec des odeurs de cuisine filtrant de dessous toutes les portes, des voix, des cris d’enfants, des relents de TSF.

Au quatrième sur la cour, un logement de trois pièces, meublé de bons vieux meubles provinciaux, et, devant la fenêtre, que flanquaient deux potées de géraniums, un canari dans une cage.

— Personne ne viendra nous déranger, annonça Lucas. La concierge m’affirme que Justin Galmet ne recevait jamais. C’était un célibataire endurci, en même temps que le plus ordonné des hommes.

« Une fois par semaine, c’était la concierge qui montait faire son ménage, « à fond », comme elle dit, mais je crois qu’elle exagère un peu…

« Le reste du temps, Justin Galmet faisait son lit lui-même, fricotait son petit déjeuner et son déjeuner, sortait vers deux heures de l’après-midi et revenait vers neuf heures, presque toujours chargé de paquets…

« Son dîner, il le prenait dans un restaurant qui fait le coin de la rue Lepic et j’ai déjà téléphoné à ce restaurant… On le connaissait… Il avait sa table réservée près de la fenêtre… Il était assez gourmand… Il commandait volontiers des petits plats fins… Il mangeait lentement, en lisant les journaux du soir, buvait son café, un verre d’alcool, et s’en revenait tranquillement…