« Il n’a pas de gants… Qui croira que l’absence d’empreintes digitales ne prouve pas l’assassinat ?…
« Il vous hait, je le répète… Il est de votre clan, de votre monde, mais votre clan et votre monde l’ont relégué dans les asiles… C’est vous, vous seul qu’il rend responsable…
— Dites-moi, docteur…
Et le Petit Docteur de lancer :
— Taisez-vous !
C’était son tour d’être catégorique.
— Vous avez tellement peur d’un scandale pour vous et votre famille que vous vous taisez et…
— Vous croyez qu’il valait mieux révéler à Martine ce que son père…
— Et compromettre, n’est-ce pas, votre élection à l’Institut ?
M. Vauquelin-Radot baissa la tête.
— Vous êtes dur, docteur… Le scandale doit toujours, autant que possible, être évité et je ne vois pas en quoi il eût été préférable…
— C’est tout ce que j’avais à vous dire, monsieur… Je ne suis pas, comme vous l’avez dit hier si justement, chargé de l’enquête… Je ne suis entré dans votre maison que par ruse, en prenant les apparences d’un maître chanteur, sinon, comme hier encore, j’aurais sans doute été mis dehors…
— Qu’est-ce que vous comptez faire ?
— Rien… Rentrer chez moi…
— Et ?…
Il hésitait. Il ne savait comment poser la question.
— Si vous rencontrez votre ami le juge d’instruction ?…
— C’est lui que cela regarde, n’est-il pas vrai ? Je ne suis même pas témoin… Quant au chèque… Plus tard, quand on ne pensera plus à cette affaire, que, je le suppose, nul n’élucidera, je me demande s’il ne serait pas souhaitable… que le corps de votre frère… J’ai appris que les Vauquelin-Radot possèdent un caveau de famille à Versailles… Ces cinquante mille francs…
— Un instant, docteur…
— Je vous demande pardon, je suis très pressé… C’était l’autre, maintenant, qui semblait courir après lui ; c’était le Petit Docteur qui se dérobait.
— Il faut cependant que je vous…
— Maître d’hôtel ! appela Dollent une fois dans le hall. Mon chapeau… Mon pardessus…
— Faites-moi au moins le plaisir de…
— Sans façon ! Vous êtes tout à fait aimable, monsieur Vauquelin-Radot… Mais mes obligations… Je suis très pris…
Enfin, ce qu’il avait gardé pour la bonne bouche, en présence du maître d’hôtel ahuri :
— Je vous salue !
Et il dégringola légèrement les marches vers la grille, sauta tout joyeux sur Ferblantine, qui, par exception, démarra du premier coup.
La bonne fortune du Hollandais
I
Comment un trop bon dîner, suivi d’une visite à Luna-Park, devait entraîner M. Van der Donck dans une série d’événements dramatiques
Quand le commissaire Lucas sortit du « rapport », c’est-à-dire de la conférence qui se tient chaque matin quai des Orfèvres entre le directeur de la Police judiciaire et ses chefs de service, il avait un mince dossier bleu à la main ; c’est ce dossier qu’il désigna de loin, avec un clin d’œil, au Petit Docteur, qui attendait sagement.
On était en août. Jean Dollent avait décidé de passer à Paris les quinze jours de vacances qu’il s’octroyait et d’en profiter pour s’initier aux méthodes de la Police judiciaire.
Par chance, le commissaire Lucas était originaire des Charentes et le Petit Docteur avait pu se faire recommander à lui par des amis.
— Venez me voir chaque matin vers neuf heures. Il y aura bien un jour ou l’autre une affaire qui vous intéressera…
Maintenant, Lucas entraînait son jeune compagnon vers le fond d’un immense couloir.
— Faisons semblant de bavarder… murmura-t-il en désignant une cloison vitrée derrière laquelle se trouvait une salle d’attente. Observez le bonhomme qui est là…
Dans la petite pièce, un homme était assis, grand, large, fort et sanguin, et son visage, laqué par la sueur, avait cette expression d’ennui que prennent tous les visages après une longue attente.
On devinait qu’il avait eu le temps de faire dix fois le tour de la pièce, de se lever et de se rasseoir, de contempler, dans leur cadre de bois noir, les photographies d’inspecteurs morts pour la patrie, et l’affreuse pendule Louis-Philippe qui trônait sur la cheminée.
Il en était au tapis vert de la table, qu’il fixait consciencieusement.
— Vous l’avez bien vu ?… Venez…
Une fois dans son bureau, Lucas questionna :
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Heu !… Que c’est un homme du Nord… sans doute un étranger… qu’il n’a pas passé la nuit dans son lit et qu’il n’est pas d’un tempérament nerveux, car il supporte plus placidement que je ne ferais le supplice d’attente… Qu’a-t-il fait ?
Le Petit Docteur était un peu inquiet, retrouvant l’humilité de l’élève devant son instituteur.
— Comme vous y allez !… Pensez-vous donc que ne viennent ici que les gens qui ont fait quelque chose ?… Installez-vous dans ce coin… Ne bougez pas…
Le commissaire Lucas sonna, dit à l’huissier :
— Introduisez M. Kees Van der Donck…
Le soleil était déjà haut dans le ciel. La fenêtre grande ouverte laissait entrer les bruits des quais et comme le reflet de la Seine qui coulait entre ses murs de pierre. Des cars passaient parfois, pleins d’étrangers, et sur les grands boulevards, la veille, le Petit Docteur, plus habitué au calme de Marsilly et de La Rochelle, avait entendu parler toutes, les langues.
— Asseyez-vous, monsieur Van der Donck… Je m’excuse de vous avoir fait attendre et je vous remercie de vous être tenu avec tant d’amabilité à notre disposition…
— C’est une affaire très ennuyeuse… soupira le colosse, dont les yeux, dans un visage rose aux traits épais, étaient étrangement enfantins.
— Je vous comprends… Très ennuyeuse… Je vois, d’après cette fiche, que vous êtes Hollandais…
— D’Amsterdam… Importateur de produits coloniaux, en particulier de produits des Indes néerlandaises.
— Vous êtes à Paris depuis trois jours… Hier au soir, vous avez dîné seul dans un grand restaurant des Champs-Élysées…
— J’ai trop bien dîné, précisa le Hollandais, qui avait dans ses expressions de physionomie une naïveté savoureuse. Tout cela est la faute à la cuisine française et aux vins français… En Hollande, nous ne sommes pas habitués… Après dîner, j’étais très gai et, comme il faisait trop chaud pour aller au théâtre, j’ai voulu visiter Luna-Park… C’est vraiment très excitant… Il y avait beaucoup de jolies petites Parisiennes… Elles s’amusaient… Elles riaient très fort… Je riais aussi…
« C’est comme cela, en riant, devant les balançoires, que j’ai fait la connaissance d’Annette et de Simone… Je ne connais que leurs prénoms… Deux très gentilles demoiselles… Très gaies… Très spirituelles… Nous sommes allés sur toutes les attractions… Nous sommes entrés dans toutes les baraques… Et de temps en temps nous allions au bar pour nous désaltérer…
— Vous êtes allés souvent au bar ? murmura le commissaire, qui était l’homme le plus paisible et le plus souriant de la terre.
— Souvent, oui… Aussi, ce matin, j’ai très mal à la tête… Il ne faut pas faire attention… Comment dites-vous ?… Gueule de… de boa ?
— Gueule de bois, oui…
— Cela veut dire gueule de serpent ?
— Pas tout à fait… Mais continuez…
— La dernière fois que nous sommes allés au bar, j’ai aperçu une jeune personne qui nous regardait et qui avait l’air de vouloir s’amuser aussi… Je suis allé l’inviter, même que j’ai renversé un guéridon en passant, parce que je ne marchais plus très droit…