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— Parce que c’est elle qui a été arrêtée… Je m’y suis peut-être mal pris en vous racontant l’histoire, tantôt par le commencement et tantôt par la fin… Je me demande si vous allez vous y retrouver…

— Racontez-moi le drame, tel qu’il s’est passé…

— Je reviens donc à la nuit dernière… La plupart des passagers buvaient dans le bar…

— Mme Mandine s’y trouvait-elle ?

— Oui… Et son mari était parvenu à arranger un bridge, dans un coin, avec le général et deux autres personnes…

— Et Mlle Lardilier ?

— Elle y était aussi…

— Et son père ? Car je suppose que cette demoiselle ne voyageait pas seule le long de la côte d’Afrique ?

— Son père, Éric Lardilier, est le propriétaire des Comptoirs Lardilier, que l’on trouve dans tous les ports du Gabon… Vous ne connaissez pas l’Afrique ?… Je précise donc le sens du mot « comptoir »… Ce sont des affaires énormes… Dans un comptoir, on vend et on achète de tout : des produits indigènes et des machines, des autos et des vivres, des vêtements, des outils, voire des bateaux et des avions…

— Donc, grosse fortune ?

— Très grosse…

— Popaul et Éric Lardilier se connaissaient-ils ?

— Ils ne pouvaient pas s’ignorer, mais je ne les ai jamais vus s’adresser la parole… M. Lardilier affiche un certain mépris pour les aventuriers qui, selon lui, font tort à la réputation des colonies…

— M. Lardilier était au bar ?

— Non… Il était descendu se coucher de bonne heure…

— Maintenant, le drame, s’il vous plaît ?…

— À un certain moment, vers une heure du matin, Popaul a quitté ses invités en disant qu’il revenait aussitôt… Il donnait l’impression de quelqu’un qui va prendre quelque chose dans sa cabine…

— Son nègre était avec lui ?

— Non. Victor Hugo devait être dans la cabine à boucler les malles… Cela me fait penser à un détail dont je parlerai tout à l’heure… Donc, Popaul venait de descendre… C’est alors qu’un steward, Jean Michel, qui est à la compagnie depuis de longues années et en qui on peut avoir confiance, suivit pour son service la coursive B où donne la cabine de Popaul… La porte en était ouverte… Le steward jeta machinalement un coup d’œil…

« Il vit, au milieu de la pièce, Mlle Lardilier qui tenait un revolver à la main…

« — Qu’est-ce que vous faites ? s’écria-t-il avec effroi.

« Il entra. La porte de la salle de bains était ouverte, elle aussi. Il s’avança… Et là, près de la baignoire, il découvrit le corps de Paul Cairol, dit Popaul, étendu sur le sol, où s’étalait une tache de sang…

« Il donna l’alerte aussitôt… C’est le médecin qui est arrivé le premier… Il a constaté que le passager, qui avait reçu une balle dans la poitrine, n’était mort que depuis quelques instants. C’est lui aussi qui a eu l’idée d’envelopper dans un mouchoir le revolver que Mlle Lardilier, hébétée, venait de poser sur la table…

« J’ai fait prévenir les autorités… L’enquête a commencé aussitôt, afin de permettre, dès le matin, le départ des passagers… Je vous donne à penser la nuit que nous avons passée, les interrogatoires, dans ce salon où nous sommes…

— Mais le nègre ? Insista le Petit Docteur.

— Impossible de mettre la main dessus… Les douaniers et les agents ne l’ont pas vu descendre… La plupart des hublots étant ouverts, à cause de la chaleur, il est probable qu’il est passé par un des hublots de bâbord et qu’il a gagné le quai à la nage.

— Que dit Mlle Lardilier ?

— Antoinette… commença le commandant, qui se mordit la lèvre.

Il se reprit :

— Nous étions de bons amis, elle et moi… C’est pourquoi je viens de l’appeler par son prénom… Elle a été interrogée pendant plus d’une heure et on n’en a rien tiré, sinon le récit suivant, que je commence à connaître par cœur :

« — Je me dirigeais vers ma cabine pour y prendre un châle espagnol, car le temps devenait frais, quand je suis passée devant la porte ouverte de M. Cairol… J’ai été fort étonnée de voir un revolver par terre… Je l’ai ramassé et j’allais appeler quand un steward a surgi…

« Je ne sais rien… J’ignorais qu’il y eût un cadavre dans la salle de bains… Je n’avais aucune raison de tuer M. Cairol…

« Le malheur, soupira le commandant, c’est que, sur ce revolver, qui est bien celui qui a tué Popaul, on n’a pas trouvé d’autres empreintes que les siennes… Voici la copie du procès-verbal de l’interrogatoire de Mlle Lardilier… Si vous voulez y jeter un coup d’œil…

Question.

— Au cours de la traversée, n’avez-vous pas été en rapports assidus avec M. Cairol ?

Réponse.

— Comme à peu près tout le monde à bord…

Question.

— Des témoins prétendent qu’il vous arrivait souvent de vous promener sur le pont, tard le soir, avec lui.

Réponse.

— Je ne me couche jamais de bonne heure… Il m’est arrivé de faire les cent pas avec lui comme je les ai faits aussi avec le commandant… N’empêche que je n’ai tué ni M. Cairol, ni personne…

— C’est exact, commandant ?

— Tout à fait exact… J’ajoute qu’il arrivait souvent à Mlle Lardilier de venir prendre l’apéritif dans mon bureau. En tout bien tout honneur… Ce sont des mœurs courantes à bord des navires, où les distractions sont rares et où les flirts ne tirent pas à conséquence…

— Cairol et vous étiez donc ses deux flirts ?

— Si vous voulez…

Il sourit. Le Petit Docteur se replongea dans sa lecture.

Question.

— Lorsque vous êtes arrivée dans la coursive B, vous n’avez rencontré personne ?

Réponse.

— Personne…

Question.

— Cependant, l’assassin ne pouvait être loin puisque, quand le médecin est arrivé, beaucoup plus tard, M. Cairol rendait seulement le dernier soupir…

Réponse.

— Je regrette. Je n’ai rien à ajouter. Je ne répondrai donc plus…

— Encore un peu de whisky ?… Je vous en prie… La police, donc, a gardé Antoinette Lardilier à sa disposition… Autant dire qu’elle est pratiquement en état d’arrestation… Son père est fou de rage… C’est un gros client de la compagnie et il est en train d’ameuter tous les exportateurs de Bordeaux contre nous… C’est moi, docteur, qui ai eu l’idée de faire appel à vous, car je suis au courant de plusieurs de vos enquêtes… Je ne crois pas à la culpabilité d’Antoinette… Je suis persuadé que cette affaire dépasse de loin une banale histoire d’amour ou de jalousie, et c’est de cela que je voudrais vous entretenir maintenant…

« Ces messieurs, que j’ai priés de rester pour que vous puissiez plus facilement vérifier mon récit, ne me contrediront pas…

« L’attitude de Popaul, depuis que nous l’avons embarqué à Libreville, avait quelque chose d’équivoque…

« Certes, il avait toujours été original et cascadeur… Le bluff n’était pas son moindre défaut… Il aime, ou plutôt il aimait les attitudes spectaculaires… Après trois ans de solitude dans la forêt avec ses nègres, il jouissait pleinement de la vie et y apportait une gourmandise comme agressive.

« Je n’en suis pas moins persuadé que, cette fois, il n’était pas dans son état normal… Il disait lui-même, en parlant de son nègre :

« — Les gangsters américains ont bien leur garde du corps !… Comme je risque autant qu’eux, j’ai le droit d’avoir le mien…

« Est-ce exact, messieurs ?

— Tout à fait exact…

— Il a laissé échapper d’autres phrases, surtout quand il avait beaucoup bu, ce qui lui arrivait quotidiennement. Entre autres celle-ci, dont je me souviens textuellement :

« — Cette fois, ma fortune n’est pas dans les banques et je ne risque pas que le fisc m’en prenne la moitié comme à mon dernier retour en France…