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Alors le commissaire Frittet soupira :

— J’aime mieux vous annoncer tout de suite que, dans cet ordre d’idées, vous n’arriverez à rien… J’ai questionné les passagers et l’équipage la nuit même, alors que les souvenirs de chacun étaient encore chauds… J’ai pu constater qu’il est impossible, dans un navire, d’établir les faits et gestes de chaque personne à un moment donné… À part les quatre joueurs de bridge… Ceux-là ne pouvaient pas quitter leur table…

— Pardon ! Riposta le Petit Docteur. Vous ne devez pas être joueur de bridge, commissaire. Car, au bridge, il y a toujours un mort, c’est-à-dire un des partenaires qui peut quitter la table pendant les quelques minutes que dure une partie…

Ses petits yeux brillaient. C’était amusant de lancer ainsi le policier sur des pistes, amusant, surtout, de voir avec quelle ardeur il s’y précipitait :

— Vous pensez que ?…

— Je pense que nous ne saurons rien tant que nous n’aurons pas retrouvé le petit portefeuille dont je vous ai parlé… Je pense aussi que ce n’est pas nous qui le trouverons… Nous ne connaissons pas assez les bateaux pour cela… C’est vous, commandant, et votre officier mécanicien qui devez nous aider… Voyons… Si vous occupiez cette cabine et cette salle de bains et que vous ayez un portefeuille de petites dimensions à cacher, comment vous y prendriez-vous ?

On fit le tour de toutes les hypothèses. On fit sonner les uns après les autres les carreaux de céramique qui garnissaient les murs de la salle de bains. On alla jusqu’à démonter certaines tuyauteries ainsi que les quatre ventilateurs.

— Peut-on rendre ces malles inutilisables, commissaire ?

— Ma foi… Vous vous arrangerez avec le Parquet…

On les découpa littéralement en petits morceaux, pour s’assurer qu’elles ne contenaient pas de cachette… On examina les talons des souliers ayant appartenu à Popaul.

— Enfin, messieurs, il est impossible que… Mettons-nous tous dans la peau de cet homme… Il a un portefeuille à cacher… C’est une question de vie ou de mort…

Il commençait à s’impatienter, lui aussi. Il ne pouvait admettre sa défaite. Il regardait autour de lui en cherchant une inspiration. C’est alors que s’éleva la voix du commissaire.

— Si c’était une question de vie ou de mort, qui vous dit que l’assassin n’a pas emporté ce portefeuille ? Au surplus, docteur, il me semble que nous voilà bien loin de Mlle Lardilier, qui se trouvait bel et bien ici, l’arme du crime à la main, quand le steward… Je vous fais remarquer, enfin, que ses empreintes sont indiscutables et…

— Évidemment ! Évidemment ! grommela le Petit Docteur. Je crois que je vais aller faire un tour en ville pour me changer les idées…

Le commandant le rejoignit au fond de la coursive.

— Encore un mot, docteur… Je crois traduire le désir de la compagnie… J’ignore si vous découvrirez la vérité et je le souhaite… Mais je voudrais que, dans tous les cas, vous donniez à M. Lardilier l’impression que vous agissez dans un sens favorable à sa fille… Je voudrais qu’il sache que nous avons fait l’impossible pour la tirer d’affaire… Vous me comprenez ?…

Celui-là était sûrement amoureux d’Antoinette Lardilier et il s’éloignait en rougissant légèrement !

III

Où le Petit Docteur devient bavard et où, pris soudain du goût de la réclame, il se promène dans les salles de rédaction

— Si je me suis permis de vous déranger, c’est que je suis persuadé que votre fille n’a pas tué Paul Cairol… La compagnie, désireuse de découvrir la vérité, m’a chargé de faire une enquête conjointement à celle de la police… J’ai cru que je ne pouvais pas agir plus sagement qu’en venant vous trouver le premier…

Un homme, assez lourd d’aspect, aux cheveux drus, aux yeux méfiants. Le Petit Docteur était dans son salon, quai des Chartrons, et les persiennes, que le soleil frappait en plein, ne laissaient filtrer que de minces rais de lumière.

— Vous êtes un vieux colonial, si je puis me permettre ce mot…

— J’ai soixante-deux ans, dont quarante de colonie… Je ne cache pas que je me suis fait moi-même, à force de labeur et de patience, à force de volonté aussi…

— Vous connaissiez le surnommé Popaul ?

— Je ne le connaissais pas et je n’ai jamais voulu le connaître. Si vous aviez vécu en Afrique, vous sauriez que ce sont les hommes comme lui, aventuriers vulgaires et jouisseurs, qui font le plus grand tort à la saine colonisation…

— Je vais me permettre de vous poser une question indiscrète, monsieur Lardilier… N’y voyez que mon désir d’arriver à la vérité… Étant donné ce que vous pensiez de cet imbécile de Popaul, je me demande pourquoi vous avez permis à votre fille…

— Je sais ce que vous allez dire… Vous n’avez sans doute pas d’enfant, docteur… Ma fille, dont la mère est morte il y a quinze ans, a passé la plus grande partie de sa vie à la colonie, où l’existence est plus libre qu’ici… Je n’ai plus qu’elle au monde… Inutile donc d’ajouter qu’elle est une enfant gâtée… Lorsque j’ai risqué une remarque au sujet de Paul Cairol, elle m’a répondu simplement :

« — Est-ce ma faute s’il n’y a que lui de rigolo à bord ?

« Et je la connais assez pour savoir qu’il eût été inutile d’insister…

— Vous avez donc assisté, à regret, au flirt qui s’ébauchait…

Le front de l’homme d’affaires se plissa.

— Pourquoi parlez-vous de flirt ?… Une jeune fille ne peut-elle jouer au palet ou à la belote avec un homme sans qu’il faille soupçonner autre chose ?… Si c’est là votre idée, docteur, j’aime mieux vous déclarer tout de suite que…

« Mais non ! Mais non ! Te fâche pas, mon petit bonhomme ! pensait Jean Dollent. Ma passion pour les affaires policières m’a valu plusieurs fois d’être mis à la porte de maisons comme celle-ci. Cette fois, il n’en sera rien. Je serai gentil tout plein ! »

Et, à voix haute, l’air candide :

— Excusez-moi… L’expression a dépassé ma pensée… J’ai simplement répété un mot que le commandant… Et l’autre se jeta là-dessus avec fureur.

— C’est d’autant plus chic de sa part, à votre commandant, que c’est lui qui n’a cessé de poursuivre Antoinette de ses assiduités !… S’il n’avait poursuivi qu’elle !… Mais il était toute la journée derrière les robes de ces dames et c’est lui qui, maintenant, se permet…

— Il est certain qu’il a un penchant pour le beau sexe… Mais je voulais vous parler de questions plus sérieuses…

Figurez-vous que je suis arrivé à la conviction que Popaul cachait quelque chose dans sa cabine et que c’est à cause de cette chose qu’il a été tué… Que j’arrive à le prouver, et voilà à peu près sûrement votre fille hors de cause, car il est assez peu probable qu’il s’agisse d’une lettre d’amour… Vous me comprenez ?…

— Qu’est-ce qui vous fait croire ?…

— Une idée en l’air, bien sûr… Mais j’ai comme des intuitions… Ainsi, je vous dirais…

Il était insupportable de verbiage et d’assurance. À le voir, il était difficile de croire que ce bonhomme prétentieux avait vraiment percé à jour des mystères réputés indéchiffrables.

— Vous avez beaucoup navigué, vous, monsieur Lardilier… Figurez-vous que, moi, c’est la première fois ce matin que je suis monté à bord d’un vrai paquebot… À part la Malle qui fait le service de Boulogne à l’Angleterre… C’est pourquoi je vous pose cette question : si vous aviez à cacher un petit portefeuille, ou un simple papier, dans une cabine de luxe comme celle de Popaul, quel endroit choisiriez-vous ?…