— Drôle de métier ! Songeait-il avec bonne humeur. Dire qu’il y a des gens qui gagnent leur vie à faire ça du matin au soir…
Ça, c’était ce qu’on appelle une filature ou, en terme de métier, une planque !
Il y avait déjà trois bonnes heures qu’il était sur les talons de l’ineffable Victor Hugo, essayant de ne pas se montrer, échangeant parfois un clin d’œil avec les deux policiers chargés, de leur côté, de surveiller officiellement le nègre.
Pauvre nègre, en vérité ! La grande ville l’avait ébloui comme le grand soleil d’août éblouit une chouette. Et dix fois, pour le moins, il avait failli passer sous les roues des tramways, ou être renversé par des taxis et des autobus.
Il ne savait où aller. Sa silhouette, dans le vieux complet dont Popaul l’avait affublé, et qu’un séjour dans la Gironde avait rendu plus pitoyable, était cocasse, et des gens se retournaient sur lui.
Au surplus, n’était-il pas sans un centime en poche ? Personne n’avait pensé à lui donner de l’argent. Il errait, il zigzaguait, il regardait autour de lui avec des yeux ahuris et, quand il lui fallait traverser une rue, il s’élançait comme un fou, au point qu’on risqua à plusieurs reprises de perdre sa piste.
Heureusement qu’il aperçut de loin, par-delà les Quinconces, les cheminées des bateaux ! C’était la seule chose qu’il connût des Blancs et, comme le Petit Docteur l’avait prévu, c’est de ce côté qu’il se dirigea.
D’autres nègres flânaient sur le quai, mais ceux-là étaient des nègres arabisés, civilisés, d’une race toute différente et autrement évoluée que celle du pauvre Bantou qui n’osait pas leur adresser la parole.
Il marchait toujours, toujours le long du quai. Il atteindrait fatalement le coin que le Petit Docteur avait repéré, en face des derniers docks, un ramassis de ruelles habitées uniquement par des soutiers noirs et par toute la lie ramenée d’Afrique au hasard des bateaux…
Les deux journaux avaient paru depuis plus d’une heure. C’était autant de gagné. Sans eux, le Petit Docteur aurait été obligé, comme il l’avait fait pour Lardilier, d’aller trouver chacun des passagers du Martinique et, chaque fois, de recommencer son long discours, l’histoire de la cachette introuvable, etc.
Grâce aux journaux, tous les passagers, maintenant, étaient au courant de ses idées au sujet du crime. Donc, fatalement, l’un d’eux…
Si c’était Mandine, est-ce qu’il aurait le temps d’arriver d’Arcachon ?… Et si c’était Mme Mandine ?… Si c’était le commandant en personne ?… Si…
Allons ! Le Petit Docteur, décidément cabotin, s’amusait à tricher avec lui-même. Il savait très bien qui il s’attendait à voir surgir. Ou, plutôt, il n’avait le choix qu’entre deux personnages.
Du moment qu’Antoinette Lardilier s’était tue… Car elle n’avait pas pu ne pas rencontrer l’assassin… Du moment qu’elle s’était laissé enfermer plutôt que de prononcer un nom…
Qui une jeune fille peut-elle vouloir sauver de la sorte ?…
Son père d’abord, soit… Mais aussi son fiancé ou son amant… Or, le commandant du Martinique…
Il ne restait qu’à attendre… Et une nouvelle scène comique se déroulait non loin du Petit Docteur qui avait quelque peine à se cacher. Victor Hugo, à la terrasse d’un petit bistrot, si crasseux qu’on se serait cru plutôt en Orient qu’en France, apercevait son interprète du matin. Il restait là au bord du trottoir, à le contempler stupidement.
L’autre lui faisait signe d’approcher, avec toute l’autorité que lui donnait son pantalon bois-de-rose, sa casquette blanche et sa qualité de déjà vieux Français.
Que pouvaient-ils se dire ? On le devinait aux gestes, à la mimique de chacun.
— Ils t’ont relâché ? demandait l’interprète.
— Je ne sais pas… Ils m’ont dit de « foutre le camp »…
— Assieds-toi… Tu as de l’argent, au moins ?
Et l’autre, qui n’avait pas d’argent, faisait des signes désespérés.
— Tu t’es laissé amener en France par un Blanc sans réclamer de l’argent ? Alors, tu ne sais pas y faire…
Tout cela n’était, de la part du Petit Docteur, qu’une reconstitution approximative, d’autant plus que la nuit était venue et qu’il se tenait trop loin pour découvrir les expressions de physionomie des deux personnages.
Soudain il tressaillit. Il avait aperçu, de l’autre côté de la chaussée, le commandant du Martinique qui avait troqué son uniforme blanc contre un uniforme bleu marine. Il était là, désinvolte en apparence, fumant une cigarette et regardant dans la direction du bistrot.
Sans hésiter, le Petit Docteur entra dans une auto en stationnement, où il se trouva à l’abri des regards.
Les deux nègres, maintenant, étaient assis côte à côte devant un guéridon, échangeant des propos qui devaient être aigres-doux, car ils gesticulaient plus que Jamais.
Quant aux inspecteurs, ils étaient, sur les quais, en contemplation devant les affiches annonçant une grande foire internationale.
— Ira !… Ira pas !… Ira !… Ira pas !…
Jouer au chat et à la souris… Se dire que, par un simple raisonnement, mais un raisonnement impeccable, on a pu…
— Ira…
C’était probable… On sentait que le commandant allait traverser la rue et accoster les deux nègres…
Mais il s’arrêtait net dans son élan… Le Petit Docteur regardait vers la terrasse et apercevait une courte silhouette carrée qui pénétrait dans le bistrot…
C’était Éric Lardilier. Il était entré. Le patron, sans doute sur son ordre, venait chercher les deux nègres, afin vraisemblablement d’éviter une explication à la terrasse…
— Alors, commandant ?
Celui-ci, surpris, regardait le Petit Docteur. Et aussitôt il s’extasiait :
— Vous y avez pensé ?
— À quoi ?
— À la cachette !… À cause de votre insistance, je me fais du mauvais sang depuis ce matin et je me répète : « Où donc, si j’avais un document à cacher…»
« Si bien que j’ai fini par avoir une idée… Elle m’est venue en lisant le journal, tout à l’heure…
— Le journal qui annonçait que Victor Hugo était relâché ?
— Oui… Eh bien !… si j’avais eu un document à cacher et si j’avais été accompagné d’un nègre, je…
Du coup, le Petit Docteur le laissa en plan au beau milieu de la rue et bondit dans le bistrot en faisant signe aux deux inspecteurs de le suivre.
À une table mal éclairée, M. Lardilier était assis en compagnie des deux nègres et il s’efforçait de se faire comprendre. Il voulut se lever en voyant la porte s’ouvrir. Trop, tard !
— Bonsoir, monsieur Lardilier… Je constate que nous sommes quelques-uns à avoir eu la même idée…
— Mais… Je…
— Entrez, messieurs… Vous reconnaissez M. Lardilier, n’est-ce pas ?… Il a eu une idée de génie… Il veut sauver sa fille, cet homme, et cela se conçoit… Il a pensé…
Le commandant était entré aussi. Le patron se demandait ce qui arrivait et deux Arabes préféraient s’en aller.
Soudain, le Petit Docteur apostropha l’interprète bantou.
— Demande-lui où son maître a caché le papier… L’autre, qui en avait le sifflet coupé, ne trouvait pas les mots et Victor Hugo semblait prêt à prendre la fuite.
— Fouillez-le, vous autres… Pas les poches… Ce n’est pas la peine… Elles ont déjà été faites quand vous l’avez arrêté… Tâtez la doublure du veston, le rembourrage des épaules, le revers du pantalon…
Il s’interrompit, prit Lardilier par le bras.
— Je pensais bien que vous me donneriez une idée… Étant donné que, à bord d’un bateau, on doit cacher un document et…
Il questionna les inspecteurs :