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— Malheureusement, mon mari est absent pour quelques jours. La compagnie l’a envoyé en province pour faire des vérifications…

— Vous ne savez pas où il est ?

— Pas exactement… Dans ces cas-là, il fait plusieurs villes, parfois le même jour… Mais entrez donc…

C’était propre. C’était gentil… C’était honnête, avec des meubles qui avaient dû être achetés, eux aussi, à tempérament.

— Je reviendrai dans quelques jours.

Ouf !… C’était la période de lassitude qui commençait… Il y avait des heures et des heures qu’il était tendu comme un arc… Il n’avait pas dormi…

Et, une fois sur les grands boulevards, il se sentit vacillant, la tête vide, la bouche pâteuse.

Il n’eut pas le courage de dîner, et il alla dormir dans le premier hôtel venu, après avoir mangé un sandwich dans le bar automatique du coin de la rue Drouot.

Toutes les polices de France étaient à la recherche de l’homme roux !

III

Où Anna ne perd pas son flegme, et où le Petit Docteur découvre la trace d’une certaine Betty qui l’intéresse passionnément

« Une chose, pensait le Petit Docteur, vaudrait à elle seule qu’on vive à Paris : le lever du soleil sur les grandes avenues…»

Mais combien de Parisiens voient se lever le jour ? Pour la première fois de sa vie, le Petit Docteur avait la joie de s’éveiller en pleins grands boulevards, dans cet hôtel où il était entré par hasard, et l’aurore, le spectacle qu’il avait sous les yeux, le rendaient gai comme un pinson : si bien qu’en se faisant la barbe, il chanta comme un pinson.

Il apprit aussitôt que tout un chacun ne goûte point pareillement l’ivresse du clair matin, puisque aussi bien on se mit à frapper sur deux murs à la fois.

Tant pis pour les imbéciles : il ne chanterait plus ! Il réfléchirait aussi bien sans chanter. Car Jean Dollent réfléchissait. Il contemplait la large chaussée presque vide, où passaient les premiers autobus, et où les taxis venaient prendre leur place de stationnement, comme une longue chenille. Une arroseuse municipale semblait vouloir tracer des dessins compliqués sur l’asphalte. Et là-bas, à deux cents mètres, des femmes lavaient à grande eau le bar automatique où le pauvre Georges Motte…

Était-il difficile d’imaginer la scène ? Tout à l’heure encore, à la sortie des bureaux et des ateliers, midinettes, vendeuses, dactylos, employés s’abattraient sur le bar automatique, comme une nuée de moineaux affamés, en pépiant comme eux.

Mais bientôt, la première fringale apaisée, chacun, par-dessus son assiette, n’observerait-il pas les visages et ne sourirait-il pas à quelque autre sourire, à des cheveux ébouriffés, à des yeux joyeux ?…

— Moins de poésie et un peu plus de raisonnement ! Se gourmanda le Petit Docteur, qui avait fini de se raser et qui s’était assis sur le rebord de la fenêtre. Il y a des chances pour qu’une femme « genre vamp de film américain » n’ait pas passé inaperçue. Si elle est entrée dans cet établissement, c’est qu’elle y cherchait quelque chose ou quelqu’un. Pourquoi a-t-elle choisi Georges Motte ?

Et les yeux du Petit Docteur pétillaient de malice, car il avait l’impression qu’il ne serait pas longtemps sans pouvoir répondre avec pertinence à ces questions.

— Voyons… Si on en croit Georges Motte, Etienne Lavisse a été frappé à coups de couteau avant huit heures du soir et enfermé dans le placard… Or, il est plus que probable que le crime n’a pas été prémédité… En effet, dans ce cas, on se sert rarement d’un couteau, et surtout d’une sorte de poignard trouvé sur les lieux mêmes, puisqu’il appartenait au collectionneur… Le nombre de coups, au surplus, tend à laisser croire que l’homme qui a frappé l’a fait sous l’action de la surprise et de la peur…

« Il ne s’est pas donné la peine de s’assurer qu’Etienne Lavisse était bien mort…

« De sorte que, pendant des heures, une agonie silencieuse a eu un placard pour théâtre…

« Avant huit heures…

« Or, c’est à cinq heures que la vamp a fait la connaissance de l’homme roux, l’a emmené au Bois, l’a exalté et lui a donné rendez-vous pour huit heures dans l’appartement du vieux collectionneur…

Est-ce que, à cinq heures de l’après-midi, le pauvre homme avait déjà été assailli ?

« Médicalement, c’est possible…

Ce raisonnement et les conséquences qu’on en pouvait tirer ne tenaient, évidemment, qu’en admettant que Motte avait dit la vérité.

Or, à ce moment précis, on frappa à la porte. Une femme de chambre annonça :

— On vous demande au téléphone… L’appareil est au fond du couloir, près de l’escalier…

— C’est Monsieur ?

Cette sacrée Anna savait, quand elle le voulait, prendre une voix angélique qui avait le don d’exaspérer le Petit Docteur car, lorsqu’elle prenait cette voix, il était sûr qu’elle allait le faire enrager.

— C’est moi, oui… Il n’est rien arrivé, au moins…

— Non, monsieur… Je voulais seulement vous annoncer qu’il est parti.

— Hein ?

— Vous n’entendez pas ?… Je dis qu’il est parti…

— Comment ça ?

— Je ne sais pas… J’ai dormi dans ma chambre, comme les autres jours, et j’avais placé le revolver de Monsieur sur la table de nuit… Ce matin, je suis allée pour porter le petit déjeuner… J’ai entrouvert la porte… J’ai poussé le plateau par terre… Puis, comme je n’ai rien entendu… Il n’était plus, là !… J’aime quand même mieux ça, vous savez !

Le Petit Docteur, lui, était devenu pâle, et il raccrocha, sans penser à répondre à Anna qui lui demandait Dieu sait quoi. L’instant d’après, il eut encore plus peur. Il ne s’était pas éloigné de deux mètres que la sonnerie résonnait. Il décrocha machinalement.

— Allô !…

— L’Hôtel des Italiens… Pourriez-vous me passer le docteur Dollent…

— C’est moi…

— Allô ! Ici Lucas… Je me doutais que vous n’étiez pas loin de l’appareil, car j’ai entendu que, sur la ligne, on parlait de Marsilly… Vous téléphoniez chez vous ?… Pas de mauvaise nouvelle, au moins ?

Est-ce que, par hasard… Cela arrive qu’on soit ainsi branché sur une conversation et qu’on entende tout…

— Pas de mauvaise nouvelle, non…

— Allons ! Tant mieux… De mon côté, j’ai quelques renseignements pour vous… Si vous voulez, je vais vous les donner par téléphone pour gagner du temps, car j’ai une grosse journée de travail…

« D’abord, il est établi que ce jour-là Etienne Lavisse a quitté la Salle des Ventes vers quatre heures… Allô ! Vous écoutez ?… J’ai pensé que cela vous intéresserait, car d’habitude il ne partait que beaucoup plus tard… À un des commissaires-priseurs qui en faisait la remarque, il a confié qu’il ne se sentait pas très bien et qu’il allait se coucher…

« Il n’était pas malade, mais il avait l’estomac assez délicat et, comme la journée avait été chaude…

— Merci… fit le Petit Docteur, sans enthousiasme.

— Un autre renseignement, plus important, sans doute. Voulez-vous prendre note d’un nom ?… Jean-Claude Marmont… Vous y êtes ?… C’est le neveu de la victime, le fils unique de sa sœur qui habite la Vendée et qui est arrivée ce matin à Paris… Jean-Claude Marmont a vingt-quatre ans… Il s’occupe assez vaguement de cinéma… Allô ! Vous écoutez… Il a été second assistant d’un metteur en scène… Il fréquente les bars des Champs-Élysées et, m’affirme-t-on, les tripots…

— Fortune ?

— Sa mère est à son aise… Grosse maison de campagne aux environs de Luçon… Elle lui envoyait des subsides, mais non proportionnés aux besoins du jeune homme…