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— Il vous revient encore trente centimes…

Le jeune homme fouillait dans le tiroir, posait la monnaie sur le comptoir…

Cinq maisons plus loin, une plaque de cuivre : Assurances. Puis, à côté, le panonceau d’un huissier.

À croire que tout le monde dormait dans cette rue !

Une devanture noire, un bocal vert à droite, un jaune à gauche et une porte au milieu : la Pharmacie Béfigue, spécialité d’ordonnances.

Elle était ouverte malgré l’accident de M. Béfigue, qui était toujours à Marseille. Et il en sortait des bouffées de musique émanant d’un appareil de TSF.

Sur le seuil, un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux lunettes cerclées d’écaille, semblait tout fier de la blouse blanche qui lui donnait vaguement l’air d’un médecin dans une clinique.

Pas un recoin dans la rue. Pas une palissade, pas un terrain vague. Des maisons encore, l’échoppe d’un cordonnier qu’on voyait tirer son alène, une épicerie qui vendait aussi des légumes.

Enfin, à cent mètres du mail où, dans le bleu de l’ombre, tranchaient les chemises blanches des joueurs de boules, un bâtiment un peu plus important : Distillerie provençale…

Cinq minutes plus tard, le Petit Docteur, fumant cigarette sur cigarette, semblait suivre avec une attention soutenue la partie de boules à laquelle il ne comprenait rien.

Le mercredi précédent, l’Amiral n’était pas arrivé jusque-là ! La rue Jules-Ferry n’était pas longue, et pourtant il n’en avait pas atteint le bas !

Pas un endroit où se cacher ! Impossible de passer inaperçu, surtout pour un homme connu de toute la ville. Et, malgré tout…

Avec ses parties de lumière éclatante et ses parties d’ombre presque violette, avec le tronc clair des platanes et le léger frémissement des feuilles, l’éclat des chemises et cette sorte de vie au ralenti qu’impose la chaleur, la petite ville, vue d’où il était, apparaissait comme un décor de Carmen.

III

Où, parmi tant d’amoureux, le Petit Docteur commence à se sentir bien seul, mais où on ne tarde pas à l’accabler de confidences

La fenêtre donnait sur la cour. Celle-ci était claire et gaie, avec des fleurs vives dans des pots, et depuis les premières roseurs de l’aurore on entendait chanter les oiseaux dans un tilleul qu’on apercevait derrière la maison.

Ce n’était pas à la nature, ce matin-là, que s’intéressait le Petit Docteur. Un autre spectacle l’avait alléché. Comme il sortait du lit, une fenêtre s’était ouverte, à peu près en face de la sienne, découvrant une chambre en désordre, un lit défait, découvrant surtout Nine, la petite bonne, qui vaquait à sa toilette.

À peu près vers le même moment, M. Jean descendait dans la cour, en négligé du matin, les pieds nus dans des savates : il jetait quelques poignées de grains aux poules et aux tourterelles, restait là, les mains dans les poches, et semblait attendre quelque chose…

Ce quelque chose, c’était Nine qui descendait à son tour. On l’entendait moudre du café, tisonner le feu, puis on la voyait traverser vivement la cour, un broc à la main, et pénétrer dans une sorte de remise.

L’instant d’après, M. Jean, comme s’il n’avait rien de mieux à faire, se glissait lui aussi dans la remise.

Le Petit Docteur sourit et resta à son poste d’observation. Nine sortit la première, ébouriffée, son broc était plein de vin blanc, et son teint plus animé que d’habitude. Quant à l’hôtelier, il resta encore quelques minutes et, pour se donner une contenance, il sortit avec quelques bûches dans les bras.

Pendant ce temps, dans une autre chambre, Angèle s’habillait, mais le Petit Docteur la distinguait mal, car elle n’avait pas ouvert sa fenêtre.

Des pas dans l’escalier… On frappa à sa porte…

— Entrez…

C’était Nine, portant un plateau avec le petit déjeuner.

— Je n’ai pas appelé… protesta-t-il. Comment savez-vous que je suis levé ?…

Elle sourit, malicieuse.

— Je vous ai aperçu derrière vos rideaux… Alors, j’ai pensé que c’était le meilleur moment pour vous parler sans que la patronne nous écoute…

Drôle de fille, vive, effrontée, qui avait encore les cheveux en désordre et qui répandait comme un parfum d’amour. Sous son tablier de toile, on la sentait à peine vêtue, peut-être pas du tout, et le Petit Docteur détourna la tête en soupirant.

— Quel âge avez-vous ? Questionna-t-il en mettant du sucre dans son café.

— Dix-huit ans… Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit… C’est de la garce…

— Hein ?

— Celle qui est en face, en train de s’habiller… Tenez, d’ici, je la vois qui colle de la poudre sur son museau de belette… Je tenais à vous mettre en garde, parce que, avec ses airs de sainte Nitouche, elle est capable de vous entortiller… À la voir, toujours calme et comme résignée, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession… N’empêche qu’avant de se marier, c’était déjà une coureuse de la pire espèce, et que tout lui était bon, y compris les hommes mariés.

Il était difficile de ne pas sourire en évoquant la scène de la remise à laquelle le Petit Docteur venait presque d’assister !

— Je crois que c’est pour ça que son oncle a tout de suite donné son accord au mariage… Il avait peur, le pauvre, qu’un jour ou l’autre ce soit trop tard… Vous comprenez ?… Avec ça, elle est fausse comme un jeton… Vous l’avez vue… L’année dernière, c’était avec le charcutier de la rue Haute… Cette année, c’est avec l’aide-pharmacien…

— Celui de la Pharmacie Béfigue ?

— Celui-là, oui, un mauvais sujet, Tony, comme on l’appelle, qui fait les quatre cents coups avec Polyte du bureau de tabac… Eh bien ! Elle, une femme mariée, qui est à la tête d’un établissement comme celui-ci, elle n’a pas honte de courir après Tony… Car c’est elle qui court après !… Pour un oui, pour un non, elle file à la pharmacie chercher un cachet ou des pastilles contre le mal de gorge…

— Son mari le sait ?

— Bien sûr, qu’il le sait… C’est pour ça qu’ils font chambre à part… Si ce n’était pas le commerce, il y a longtemps qu’ils auraient divorcé…

— Et que vous seriez la femme du patron, n’est-ce pas ?

Elle ne sourcilla pas. Un instant, elle se demanda seulement pourquoi il était aussi catégorique. Mais elle regarda par la fenêtre, aperçut la porte encore entrouverte de la remise et sourit.

— Vous nous avez vus ?… Il n’y a pas de mal à ça !… Du moment que c’est elle qui a commencé… Je vais vous dire mieux… Je suis sûre qu’il n’y avait pas que le vieil Amiral à prendre de l’argent dans la caisse… Il en prenait, c’est sûr… Je l’ai vu plusieurs fois, moi aussi… Mais qu’est-ce que la patronne doit en chiper, elle, pour payer des cravates et des souliers en daim blanc à son gigolo !… Voyez-vous, si ce n’était pas que l’Amiral n’avait plus aucune fortune, je ne serais pas éloignée de croire…

— Que c’est la patronne et son aide-pharmacien qui l’ont fait disparaître ?

— Chut… La voilà qui descend… Il faut que je descende aussi… Quant à ce que je vous ai raconté, vous en ferez ce que vous voudrez…

Et le Petit Docteur resta seul, dans un rayon de soleil, devant son café au lait.

Ainsi, M. Jean était l’amant de Nine et semblait désireux de l’épouser !

Angèle était la maîtresse de l’aide-pharmacien, après l’avoir été d’une foule de gens. Entrevoyait-elle, elle aussi, la perspective d’un mariage ?

Quel était, dans cet imbroglio, le rôle de l’Amiral disparu ? Quel intérêt un des deux couples pouvait-il avoir à sa mort ?

Il n’avait plus aucune fortune et il en était réduit, comme un jeune homme mal élevé, à chiper des billets de cent francs dans la caisse ! Le restaurant n’était plus à lui, ni la maison.