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Il n’avait aucune autorité non plus et on semblait le traiter comme un pensionnaire encombrant.

M. Jean était-il avare au point de l’avoir fait disparaître pour ne pas continuer à le nourrir pendant quelques années encore et pour économiser les vingt francs d’argent de poche qu’il lui octroyait chaque semaine ?

C’était ce qui plaisait tant au Petit Docteur : vingt-quatre heures auparavant, il ne connaissait rien de cette maison et voilà qu’elle se mettait à vivre devant lui, qu’il était là à en scruter les moindres recoins, à en deviner les intrigues et jusqu’aux plus petits secrets de chacun.

La veille au soir, dans un bistrot, près du mail, après la partie de boules, le marchand de poissons, avec qui Dollent avait lié connaissance en lui offrant l’apéritif, lui avait déclaré :

— Ce M. Jean, ce n’est rien de bien… Ce n’est même pas quelqu’un d’ici !

Dans sa bouche, cela équivalait presque à une condamnation !

Son déjeuner terminé, il descendit et trouva le patron qui mettait la salle du café en ordre. Il n’était pas plus gai que la veille. Il travaillait sans entrain, comme un homme qui a une peine secrète.

— Vous n’avez pas reçu la visite des cambrioleurs, cette nuit ?

M. Jean s’assura que sa femme n’était pas à portée de sa voix.

— Qu’est-ce que la petite vous a raconté ? Questionna-t-il alors. Il ne faut pas faire trop attention à ce qu’elle dit… C’est jeune, vous comprenez ?… Cela se figure des choses…

Il observait le visage du Petit Docteur qui refrénait son envie de sourire.

— N’empêche que vous n’êtes pas trop mal avec elle, hein ?

— Si c’est de ça que vous voulez parler… Vous savez ce que c’est… Ça ne tire pas à conséquence…

— Et les relations de votre femme avec l’aide-pharmacien ?

— Je me doutais qu’elle viderait son sac… Je ne prétends pas que ce soit faux… N’empêche qu’il n’y a pas de preuve… Elle le voit volontiers… Cela n’a aucun rapport avec la disparition de l’oncle… Tenez !… Regardez ce qu’ils ont fait…

Et il montra au Petit Docteur un journal local où la photographie de Dollent s’étalait sur deux colonnes en première page. La photo avait été prise la veille, tandis qu’il assistait à la partie de boules.

Un célèbre détective à la recherche de l’Amiral.

— Remarquez, insistait M. Jean, que je ne leur ai parlé de rien… Ici, c’est inouï comme les nouvelles sont connues de tout le monde… Et pendant ce temps-là notre pauvre oncle… Entre nous, docteur, qu’est-ce que vous en pensez ?… Est-il mort ou n’est-il pas mort ?

Dollent se retourna et vit Angèle qui était entrée sans bruit et qui les écoutait.

— Je vous répondrai ce soir… dit-il. Il faut que j’aille acheter des cigarettes et que je passe à la pharmacie prendre un cachet… J’ai la migraine…

— Moi, annonça M. Jean, je vais faire mon marché… Que diriez-vous, ce midi, d’un bon aïoli ?

— Docteur !…

Il allait sortir, ainsi qu’il l’avait annoncé, mais c’était Angèle, cette fois, qui le rappelait. Son mari était parti. On apercevait, dans la cuisine, Nine qui lavait les carreaux.

— Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ?

— Rien… Ils m’ont parlé de choses et d’autres…

— De moi, n’est-ce pas ?… Ils me détestent tous les deux… Au point que je me demande quelquefois si ce n’est pas moi qu’ils auraient voulu faire disparaître…

Décidément, si cette maison était à certaines heures la maison de l’amour, c’était aussi la maison de la haine.

— Mon mari ne m’a épousée que parce qu’il a cru mon oncle plus riche qu’il n’était… Quand il a compris qu’en dehors du restaurant il n’y avait pas d’argent, il a été furieux et c’est tout juste s’il n’a pas prétendu qu’on l’avait trompé… Quant à cette fille, il y a longtemps qu’il tourne autour de ses jupes.

Elle hésita, lui jeta un regard en dessous.

— Je parie qu’ils vous ont parlé de Tony ?… S’ils ont dit qu’il y avait quelque chose entre nous, ils ont menti… Tony est un brave garçon qui m’aime… Mais, tant que je serai mariée, il est trop respectueux pour seulement m’embrasser… D’ailleurs, les deux autres seraient trop contents ! Cela leur donnerait l’occasion de demander le divorce à mes torts et je serais mise à la porte sans un sou…

Ouf !… Le Petit Docteur commençait à en avoir assez de cette charmante famille et des petites combinaisons plus ou moins malpropres qui semblaient faire partie intégrante du train de maison.

— Pensez qu’ils avaient tout intérêt à se débarrasser de moi, docteur… Mon oncle les gênait peut-être…

De grâce ! Il avait besoin d’air et de soleil, de se retremper dans la vraie vie ! Il sortit. Tout de suite, il fut enveloppé de la tiède atmosphère du matin et des bruits familiers, rassurants, d’une petite ville.

Sa première visite fut pour le bureau de tabac et il y trouva, derrière le comptoir, Polyte qui n’avait pas encore fait sa toilette. Il avait le teint brouillé, les yeux cernés d’un garçon qui ne se couche pas de bonne heure et à qui les excès sont familiers.

— Alors, il paraît que c’est vous qui allez retrouver le vieux ? lança-t-il non sans ironie en désignant le journal du matin.

— J’essaie… répondit modestement le Petit Docteur. Vous le connaissiez bien, n’est-ce pas ? Puisqu’il venait ici chaque jour…

— C’est moi qui n’y étais pas tous les jours… Si vous croyez que c’est un métier pour un homme de vendre des timbres, dix sous de tabac à priser, des rubans et des dixièmes de la Loterie… Si ce n’était pas que ma tante est malade… Qu’est-ce que vous vouliez ?… Des cigarettes, comme hier ?

— Des Gitanes, oui… Je suppose que votre tante se tient dans l’arrière-boutique ?

— Elle est là-haut, dans sa chambre… Ses jambes sont trop enflées pour qu’elle descende et monte les escaliers…

— Elle doit s’ennuyer, toute la journée…

— Elle lit des romans d’amour… C’est fou ce que les vieilles filles peuvent dévorer de romans d’amour… Elle doit se figurer que c’est elle l’héroïne…

— Vous fermez de bonne heure ?

— À huit heures… Après, il n’y a plus un chat dans la rue.

— Vous manquez de distractions, le soir, dans une petite ville comme celle-ci…

— Je vais à Avignon en moto avec un ami…

— Tony ?

— C’est cela… Il a une vieille moto… Je me mets derrière…

— Et en route pour la grande vie ! Plaisanta le Petit Docteur.

Il allait sortir quand il se ravisa.

— Dites donc… Avec vous, on peut parler plus franchement qu’avec la famille… Vous ne croyez pas que l’Amiral avait un vice ?

Polyte se gratta la tête en répétant rêveusement :

— Un vice ?…

— Je me demande ce qu’il pouvait faire de son argent… Car, certaines semaines, il dépensait deux cents et même trois cents francs… Comme il ne buvait pas… Comme il n’était plus d’âge à courir les jupons…

— C’est curieux… murmura Polyte. Vous êtes sûr qu’il dépensait tant d’argent que ça ? Dites donc !… Des fois qu’il aurait joué au PMU ?…

Le chapelier était sur son seuil, juste en dessous du gibus gigantesque qui lui servait d’enseigne, il salua le Petit Docteur avec le désir évident d’engager la conversation. Toute la ville, désormais, le connaissait, grâce au journal qui avait publié son portrait en première page.

— Belle journée, n’est-ce pas ?… Tout à l’heure, cela chauffera… Ainsi, il paraît que vous allez retrouver notre brave Amiral ?… Vous ne voulez pas vous mettre à l’ombre un moment ?…