Dans certaines enquêtes, c’était pour décider les gens à parler que le Petit Docteur avait eu le plus de mal. Dans celle-ci, au contraire, il prévoyait le moment où il aurait toutes les peines du monde à les faire taire. Combien de personnes allaient encore le happer au passage tandis qu’il descendrait la rue Jules-Ferry ?
— Un petit verre de vin blanc, docteur ?… Car vous êtes médecin, à ce qu’il paraît ?… Il y a quelque chose que je n’aurais confié à personne d’autre qu’à vous, car ici les gens ont tellement mauvaise langue !… L’Amiral et moi, nous étions de vieux amis… L’hiver, quand il faisait mauvais temps, il entrait ici et nous causions, comme nous le faisons maintenant…
« — Ils m’en veulent parce que je n’ai plus d’argent, me disait-il une fois en parlant de qui vous devinez. Mais ils pourraient bien, un jour ou l’autre, avoir une surprise… Alors, on fera des mamours au vieil oncle au lieu de regarder ce qu’il met dans son assiette ou ce qu’il verse dans son verre…
« Voilà ce qu’il m’a dit, docteur… J’ai pensé qu’il attendait peut-être un héritage ?… Ou qu’il avait des intérêts aux colonies, dont il parlait toujours ?…
À cet instant, le Petit Docteur vit Polyte qui passait, en tenue négligée du matin, les cheveux non peignés. Il se pencha pour savoir où il allait et le jeune fils de la mercière pénétra en coup de vent dans la pharmacie.
Dollent écouta encore les confidences du chapelier, puis il continua de descendre la rue, croisant Polyte qui rentrait chez lui et qui lui lança un bonjour familier.
Le Petit Docteur, comme l’autre l’avait fait, entra dans l’officine de M. Béfigue, où l’aide-pharmacien semblait l’attendre.
— Qu’est-ce que vous pensez de tout ça, docteur ? N’est-ce pas malheureux que, dans une petite ville comme la nôtre, on ne puisse pas vivre tranquille ?
Il avait, tout comme Polyte, un teint de papier mâché, ce qui n’était pas étonnant s’ils avaient tous les deux l’habitude de passer une partie de la nuit à Avignon.
— Vous habitez dans la maison ? Questionna le Petit Docteur.
— Non… Le soir, je ferme, et, en l’absence de M. Béfigue, que Mme Béfigue est allée rejoindre à Marseille, la maison reste vide… J’ai une chambre un peu plus bas, chez le cordonnier que vous avez dû remarquer en passant…
— L’Amiral entrait souvent dans la pharmacie ?… Il avait l’habitude de prendre des médicaments ?
— Jamais… Il se moquait, sauf votre respect, des médecins et des marchands de purges, comme il disait… Et en l’absence de M. Béfigue, je ne l’ai jamais vu franchir ce seuil…
Ce n’était pas la peine de se cacher, ni de s’entourer de mystère. Il entra chez le cordonnier.
— Je sais ce que vous allez me demander… Mon ami le commissaire m’a déjà posé la même question… Non, je ne me souviens pas d’avoir vu passer l’Amiral mercredi dernier… La plupart du temps, je lève la tête quand il passe sur le trottoir, parce que je sais que c’est son heure… Cependant il m’arrive d’être trop occupé…
— La chambre de Tony est au rez-de-chaussée ?… Est-ce qu’elle a une sortie particulière ?…
— Regardez vous-même… Vous n’avez qu’à traverser la cuisine… C’est la pièce qui est à gauche… Il faut passer par la boutique pour entrer et sortir…
La pièce était vide, en désordre, et la femme du cordonnier était occupée à retourner, dans un nuage de fine poussière, le matelas du lit.
Il fallait toujours en revenir à la seule vérité absolue : le mercredi 25 juin, à cinq heures, l’Amiral avait quitté la Meilleure-Brandade et s’était engagé, comme chaque jour, dans la rue Jules-Ferry.
Le chapelier l’avait vu passer. L’Amiral était entré au bureau de tabac et Polyte l’avait servi.
Puis le pharmacien, lui aussi, avait vu passer l’ancien aide-cuisinier. D’en bas, les joueurs de boules avaient d’ailleurs aperçu l’Amiral à la hauteur de la pharmacie.
C’était tout !
Or, l’Amiral, qui semblait n’avoir pas de besoins, avait l’habitude de puiser dans la caisse !
Le Petit Docteur se doutait bien peu, en traversant le mail les mains dans les poches, et en subissant, l’air crâne, la curiosité de chacun, qu’une seconde disparition se préparait.
IV
Comment la rue Jules-Ferry semble vouloir battre le record des disparitions mystérieuses et comment le Petit Docteur, indifférent au reste du monde, tombe en arrêt devant une affiche officielle
— Non, môssieu ! Avait soupiré, l’air dégoûté, le patron du bar qui prenait les paris pour le PMU… Non seulement votre Amiral était trop fada pour jouer aux courses, mais il ne mettait pas les pieds ici, vu que c’était un homme de la haute ville…
Une heure ! Le Petit Docteur était maintenant assis dans la salle à manger où il n’y avait, en dehors de lui, que quatre consommateurs, un couple avec deux enfants.
— Tiens-toi bien… Ne mange pas avec tes doigts… Je te défends de prendre la viande de ton petit frère…
La litanie habituelle… De la chaleur… Un aïoli pas mauvais et un vin rosé qui portait à la tête…
De temps en temps, M. Jean passait sa tête surmontée de la toque blanche par l’entrebâillement de la porte de la cuisine. Nine, en robe noire et tablier blanc, rappelait au docteur, quand elle remuait en marchant son petit derrière, la scène du matin. Quant à Angèle, à la caisse, elle avait les yeux rouges, comme si elle avait pleuré.
À quel moment cela se passa-t-il au juste ? À vrai dire, il ne la vit pas se lever, ni sortir de la pièce. Il regardait plus volontiers Nine et…
C’était l’heure où toutes les persiennes, dans une ville du Midi qui se respecte, sont closes sur les rues brûlantes, l’heure où la vapeur semble sortir du sol.
— Vous prendrez du café, docteur ?
— Mais oui… Mais oui…
Il était même assez décidé à faire la sieste, comme tout le monde. Il ne s’attendait pas, au moment où il sirotait son café, à voir surgir M. Jean, qui demanda à la bonne :
— Où est Madame ?
Encore moins au remue-ménage qui allait s’ensuivre ! Angèle, en effet, avait disparu à son tour. C’est en vain qu’on fouilla toutes les pièces de la maison. C’est en vain qu’on chercha dans les rues voisines.
Non seulement elle avait disparu, mais elle n’avait rien emporté, ni un chapeau, ni son sac à main…
Le chapelier dormait déjà, sous le figuier de sa petite cour. Le bureau de tabac était fermé, et c’est par la fenêtre du premier que Polyte répondit.
Les volets de la pharmacie n’étaient pas clos, mais une montre de carton indiquait sur la porte, dont le bec-de-cane avait été retiré, que l’officine ne s’ouvrirait qu’à deux heures et demie.
Par la vitre, on voyait, dans l’arrière-boutique, Tony qui mangeait paisiblement en lisant un journal. En apercevant du monde, il se leva, étonné, traversa la pharmacie, entrouvrit la porte.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Vous n’avez pas vu ma femme ? Questionna M. Jean, qui était à cran.
— Votre femme ?… Et pourquoi aurais-je vu votre femme, moi ? J’en ai assez, à la fin, d’entendre toujours parler de votre femme !…
On aurait pu croire que les deux hommes allaient en venir aux mains, mais il n’en fut rien : l’un rentra dans son antre où régnait un frais clair-obscur ; l’autre repartit vers le mail, entraînant le Petit Docteur avec lui.
— Vous n’avez pas vu ma femme ?…
Est-ce que quelqu’un, au restaurant, pensait encore à servir la famille aux deux enfants ? Sans doute que non. On abordait les gens dans la rue :
— Vous n’avez pas vu ma femme ?…
Personne ne l’avait vue et pourtant elle avait bel et bien disparu, tout comme son oncle l’Amiral.