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— Dites, docteur, est-ce que vous pensez que…

M. Jean se retourna, étonné de ne voir personne près de lui, et il aperçut le Petit Docteur en arrêt devant une vieille affiche, à la vitrine d’un bureau de tabac de la rue aux Ours.

— Je pense… commença Dollent, le front plissé.

Et, s’énervant soudain :

— Je pense qu’il va falloir faire vite, sacrebleu !… Votre femme… Votre femme… Montrez-moi vite le chemin du commissariat…

Il s’agitait comme un pantin. Il ne marchait pas : il courait. Il lui arrivait de prononcer des phrases sans suite, à mi-voix.

— Si jamais ils l’ont trouvée… C’est encore loin ?…

— La première rue à gauche… Je me demande… Heureusement que le commissaire habite au-dessus… Il fera la sieste, mais nous le réveillerons…

Il en fut comme M. Jean le prévoyait.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce qui vous prend d’éveiller les gens à pareille heure ?… Ah ! C’est vous, monsieur le détective ?… Vous avez retrouvé notre Amiral ?

— Oui…

— Hein ?… Quoi ?…

— Enfin… Je crois que nous allons le retrouver… Mais il faut faire vite… Car je me demande s’il sera encore vivant… Venez avec des hommes… Trois, quatre, cinq hommes… Tous les hommes que vous pourrez…

— Je n’en ai que quatre en tout et il y en a un en congé…

— Peu importe… Venez…

Il prit la tête de la petite troupe en direction du Restaurant À la Meilleure-Brandade.

L’affiche officielle devant laquelle il était tombé en arrêt annonçait :

Loterie nationale. Tranche du Yachting

Aujourd’hui 25 juin. Tirage à 3 heures

C’était à Dieppe que le tirage avait lieu…

— Où allons-nous ? s’inquiéta le commissaire. Vous ne me direz pas que l’Amiral est caché chez lui ?

Mais non ! La preuve, c’est que le Petit Docteur passait devant le restaurant sans s’arrêter, stoppait un instant en face du bureau de tabac :

— Laissez un homme ici… Qu’il empêche qui que ce soit de sortir…

Et il continua à descendre la rue Jules-Ferry.

V

Comme quoi un homme eut la vie sauve pour avoir égaré un bout de papier

À travers les vitres de la pharmacie fermée, on voyait le préparateur, dans la seconde pièce, qui lisait toujours son journal devant la table non desservie.

— Ou bien l’Amiral et sa nièce sont là, prononça alors le Petit Docteur avec fièvre, ou je vais me couvrir de ridicule et je fais le vœu de ne plus me livrer à la moindre enquête.

Méfiant, le commissaire frappa à la vitre. Tony s’approcha, l’air étonné, chercha le bec-de-cane qu’il remit en place, questionna :

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— Je voudrais jeter un coup d’œil dans la maison… Vilain regard à M. Jean, regard qui signifiait : « C’est encore toi qui as raconté des histoires, n’est-ce pas ? » Mais, à voix haute, Tony disait :

— Visitez tout ce que vous voudrez… La maison n’est pas à moi… Seulement, vous vous arrangerez avec le patron quand il reviendra, et je pense que cela fera du pétard…

Le commissaire, consciencieux, commençait déjà la visite des différentes pièces, cependant que Tony, l’œil méprisant, restait dans l’officine où il faisait mine de remettre des bocaux en place.

Le Petit Docteur eut une hésitation, puis haussa les épaules. Il était déchiffreur d’énigmes, comme il aimait le répéter, mais pas détective, et encore moins policier. Son métier n’était donc pas de…

Tant pis pour le commissaire qui ne prenait pas assez de précautions !

— Et cette porte, qu’est-ce que c’est, à votre idée ?

Ils se trouvaient dans une cave voûtée et ils avaient atteint une dernière porte munie d’une solide serrure.

— Je crois, intervint le Petit Docteur, que c’est le réduit où le pharmacien enferme les produits dangereux, comme par exemple les bonbonnes d’acide sulfurique…

— Nous n’en avons pas la clé… Brigadier… Allez demander à l’aide-pharmacien s’il a la clé de cette pièce…

Le Petit Docteur prévoyait la suite. L’aide-pharmacien avait déjà filé sans bruit. Du moins jusqu’à la maison du cordonnier, car ensuite il avait mis en marche la plus bruyante des motos et il s’était élancé sur la route nationale.

— Faites venir un serrurier, brigadier… L’homme, on le rattrapera toujours… Mais il me semble que cela bouge, là-dedans…

Cela bougeait, en effet, puisque, quelques minutes plus tard, la serrure forcée, on apercevait deux êtres humains : l’Amiral, les mains et les jambes entravées par des cordes, un bâillon sur la bouche, mais les yeux bien vivants, et Angèle qui paraissait évanouie.

— Vous croyez qu’elle est morte ?

— Portez-la dans la cour…

Elle n’était ni entravée, ni bâillonnée, mais une odeur caractéristique apprit au docteur qu’elle avait été chloroformée.

— Vous y comprenez quelque chose, vous ?

— Oui ! fit-il simplement.

— Vous n’allez pas prétendre que vous saviez ce que nous trouverions ici ?

— Si !

— Alors, comme ça, vous voulez nous faire croire qu’en vingt-quatre heures, rien qu’en buvant des pastis avec Pierre et Paul, vous avez…

— Ma foi, oui, commissaire… Je pouvais me tromper… Je vous en ai averti… Cependant il y avait tellement de chances pour que mon raisonnement soit juste !… Voyez-vous, ce qui m’a mis la puce à l’oreille, pour parler vulgairement, c’est que l’appareil de TSF était détraqué, à la Meilleure-Brandade…

C’est toujours un plaisir, certes, de triompher, mais ce plaisir eût été d’une autre qualité si Dollent avait eu autour de lui des personnages capables d’apprécier, des gens comme le commissaire Lucas, par exemple !

Ils étaient tous réunis dans la salle de café de la Meilleure-Brandade, et l’Amiral avait bu tant de petits verres pour se remettre qu’il en était tout somnolent. Quant à Angèle, revenue à elle depuis longtemps, elle restait pâle et évitait de regarder les gens en face.

Polyte était là. L’agent lui avait sauté dessus au moment où le neveu de la buraliste, entendant la moto de son camarade, avait essayé de se précipiter dehors et de renverser te représentant de l’autorité.

Quant à Nine, elle se tenait au dernier rang et lançait des regards suppliants au Petit Docteur.

— Cherchez d’abord, disait celui-ci, ce qu’un homme d’un certain âge, qui n’a plus de passions, peut se procurer avec cent francs. Il ne joue pas ! Il ne boit pas ! Il ne s’intéresse plus à ce qu’on appelle le beau sexe. Cependant, il éprouve le besoin de prendre régulièrement des billets de cent francs dans la caisse…

« Remarquez que cet homme s’est ruiné en faisant des placements audacieux…

« Remarquez aussi qu’il annonce à son ami le chapelier qu’un jour ou l’autre il pourrait être à nouveau riche…

« La réponse est simple : l’Amiral, sachant qu’il ne ferait jamais sa fortune autrement, achetait régulièrement, à l’insu de son neveu et de sa nièce, des billets de la Loterie nationale…

« Il les achetait au bureau de tabac voisin, en même temps que ses cigarettes, et il les cachait Dieu sait où…

Pourquoi Nine se mit-elle à lui adresser des signes impérieux ? Et qu’est-ce que ces signes voulaient dire ?

Il poursuivit :

— Or, ce mercredi-là, jour du tirage, la radio ne fonctionnait pas dans le restaurant…

« Au surplus, depuis quelques semaines, ce n’était pas la vieille mercière buraliste qui servait au comptoir, mais son mauvais sujet de neveu, qui n’a jamais rien fait de propre…