« Venez, commissaire…
« Si vous voulez que nous dînions ensemble, au buffet de la gare de Laroche-Migennes, par exemple, je vous raconterai toute l’histoire…
On le vit, au moment de sortir, se précipiter vers un coin de la salle. Il y avait par terre une masse de forgeron. Il la ramassa, murmura :
— Vous permettez que je l’emporte ?…
— Comme souvenir !… C’est avec ça que ce monsieur devait me faire passer de vie à trépas pendant mon sommeil, et vous comprendrez…
Ce fut la première pièce de sa panoplie, le début d’une collection !
Le château de l’arsenic
I
Où le Petit Docteur va gentiment demander à quelqu’un s’il est un assassin, et où il est reçu avec une parfaite courtoisie
Il hésita un quart de seconde, pas plus, se hissa sur la pointe des pieds, car il n’était pas grand, et la sonnette était placée exagérément haut. Aussitôt, deux sortes de bruits distincts semblèrent vouloir se disputer le domaine des sons : la cloche, d’abord, que le Petit Docteur avait déclenchée et qui constituait à elle seule, quelque part du côté du château, tout un carillon ; d’autre part les aboiements d’une multitude de chiens.
Et ce n’est pas là une image : il s’agissait bien d’une multitude, pour autant que ce mot puisse s’appliquer à une bonne quarantaine de roquets affreux, à une quarantaine de sales petits chiens roux, sans race, mais tous semblables les uns aux autres, avec la seule différence qu’il y en avait des jeunes et des vieux.
Ils venaient, eux aussi, de quelque recoin du château, et s’élançaient en courant vers la grille, traversant ce qui avait été jadis un parc, dont il ne restait, au pied de quelques grands arbres, qu’un fouillis de ronces.
Le Petit Docteur savait qu’on l’observait, non seulement du château, mais des maisons du village, où on devait se demander qui osait, à un pareil moment, sonner à cette grille.
C’était dans la forêt d’Orléans, un bourg dans une clairière. Mais la clairière, comme un vêtement ancien, était trop étroite pour le château et pour les quelques bicoques. La forêt débordait, étouffait le hameau, où il semblait que le soleil eût de la peine à se glisser.
Quelques toits d’ardoises. Une épicerie, une auberge, des maisons basses. Puis le château, trop grand, trop vieux, tout délabré, qui avait l’air d’un nouveau pauvre aux habits en loques mais de bonne coupe.
Allait-il devoir, le Petit Docteur, déclencher à nouveau le vacarme de la cloche tandis que tous les petits chiens roux, montrant les dents, se jetaient par grappes sur la grille ?
Un rideau bougea, au rez-de-chaussée… Une pâle silhouette parut un instant derrière les vitres du premier étage…
Enfin quelqu’un… Une jeune femme ou une jeune fille de vingt à vingt-cinq ans, une domestique accorte, aux chairs et au visage appétissants, qu’on ne s’attendait guère à trouver dans ce lieu.
— Qu’est-ce que c’est ? Questionna-t-elle, en repoussant les chiens qu’elle saisissait par la peau du dos et qu’elle rejetait loin en arrière.
— Je voudrais parler à M. Mordaut…
— Vous avez rendez-vous ?
— Non.
— Vous êtes du Parquet ?
— Non… Mais si vous aviez l’obligeance de lui passer ma carte…
Elle s’éloigna. Les chiens recommencèrent leur concert. Un peu plus tard, elle revint en compagnie d’une autre domestique, celle-ci d’une cinquantaine d’années, au visage méfiant.
— Qu’est-ce que vous lui voulez, à M. Mordaut ? Alors, le Petit Docteur, désespérant de franchir cette grille trop bien gardée, de jouer le tout pour le tout.
— C’est au sujet des empoisonnements, dit-il avec son plus gracieux sourire, comme il eût offert un bonbon.
La silhouette avait reparu derrière les vitres du premier étage. M. Mordaut, sans nul doute ?
— Entrez toujours… C’est à vous, la voiture ?… Entrez-la aussi, parce que dehors les gamins auront vite fait de la briser à coups de pierres…
— Bonjour, monsieur… je m’excuse d’avoir quelque peu forcé votre porte, d’autant plus que vous n’avez sans doute jamais entendu prononcer mon nom ?…
— Jamais, avoua le triste M. Mordaut en secouant la tête.
— Comme d’autres font de la graphologie ou de la radiesthésie, je me suis passionné pour les problèmes humains, pour les énigmes, si vous préférez, que sont presque toujours à leur début les affaires criminelles…
Le plus difficile restait à faire, ou plutôt à dire. Il était là, assis, dans un salon. Et ce salon, c’était toute une époque, c’était plutôt le résidu de dix époques, entassé là au hasard des années, voire des siècles.
Comme l’aspect extérieur du château, c’était triste et poussiéreux, déteint, passé, minable. Et tel était aussi M. Mordaut, dans son veston trop long qui faisait penser à une redingote de jadis, avec ses joues creuses que couvrait comme du lichen une courte barbe d’un gris sale.
— Je vous écoute…
Allons ! Il n’était plus temps de reculer !
— J’ai été extrêmement intéressé, monsieur, par les rumeurs qui courent depuis un certain temps sur le compte de ce château et sur votre compte. J’ai appris que la Justice s’était émue et qu’elle avait ordonné l’exhumation de trois corps… Je préfère vous déclarer avec franchise : je suis ici pour découvrir la vérité, c’est-à-dire pour savoir si vous avez empoisonné votre tante Émilie Duplantet, puis votre femme, née Félicie Maloir, puis enfin votre nièce Solange Duplantet…
C’était bien la première fois qu’il adressait à quelqu’un un pareil discours, et il était d’autant plus inquiet qu’un long chemin, barré de maintes portes, le séparait de la route et du village. Quant à son interlocuteur, il n’avait pas bronché. Il balançait au bout d’un long cordon noir un lorgnon d’un ancien modèle et, pour décrire l’expression de son visage, on ne pouvait que répéter qu’il était triste, triste, triste !
Il suait la tristesse ! Il était la tristesse même ! Il était l’incarnation en chair et en os de toute la tristesse du monde !
— Vous avez eu raison de me parler franchement… Puis-je vous offrir quelque chose ?
Malgré lui, le Petit Docteur tressaillit, car il est assez inquiétant de se voir offrir à boire par un quidam qu’on vient d’accuser plus ou moins crûment de trois empoisonnements.
— Ne craignez rien… Je boirai avant vous… J’ai encore un vieux vin cuit qu’on faisait au château avant le phylloxéra… Vous êtes passé par le village ?
— Je me suis arrêté un instant à l’auberge pour m’assurer qu’on pouvait m’y loger…
— C’est inutile, monsieur… Monsieur comment ?…
— Jean Dollent…
— Je me permettrai, monsieur Jean Dallent, de vous offrir l’hospitalité…
Il débouchait un flacon poudreux, d’une forme inusitée, et le Petit Docteur but, presque sans appréhension, un des meilleurs vins cuits qu’il eût connus.
— Vous resterez ici autant de temps qu’il vous plaira… Vous prendrez vos repas à ma table… Vous circulerez en pleine liberté dans tout le château, et je répondrai à vos questions avec une franchise absolue… Vous permettez ?
Il tira sur un cordon de laine, et une sonnette grêle tinta quelque part, puis la vieille qui avait ouvert la grille à Dollent se présenta.
— Ernestine, vous mettrez un couvert de plus… Vous ferez aussi préparer pour Monsieur la chambre verte… Il est ici chez lui, vous m’entendez, et vous satisferez toutes ses curiosités…
Resté seul avec Dollent, il soupira :
— Vous êtes peut-être étonné par cet accueil ? Qui sait s’il ne vous paraît pas anormal ? Sachez, monsieur Dollent, qu’il arrive un moment où l’on accepte n’importe quelle chance de salut. Si une cartomancienne, un fakir ou un derviche, une bohémienne ou un de ces radiesthésistes dont vous parliez tout à l’heure offrait de m’aider, je lui donnerais d’égales facilités…