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Il parlait avec lenteur, d’une voix lasse, en fixant le tapis usé et en essuyant machinalement, avec un soin exagéré, les verres des lorgnons qu’il ne mettait jamais devant ses yeux.

— Je suis un homme que la malchance a poursuivi depuis sa naissance… S’il existait des concours de malchance, des championnats de malchance, je suis sûr que je remporterais le premier prix… Que je fasse n’importe quoi, cela se retourne contre moi… Chacun de mes gestes, chacune de mes paroles me porte préjudice… Je suis né pour accumuler les malheurs, non seulement sur ma tête, mais sur tous ceux qui m’entourent…

« Mes grands-parents étaient très riches… Mon grand-père Mordaut est l’homme qui a construit la plus grande partie du quartier Haussmann à Paris, et il a amassé des millions…

« Or, le jour de ma naissance, il s’est pendu, à cause d’un scandale dans lequel il était mêlé, ainsi que quelques politiciens…

« Ma mère, sous le coup de l’émotion, a fait une fièvre puerpérale et a succombé en trois jours…

« Mon père a essayé de remonter le courant… De toute la fortune acquise, il ne restait que ce château… J’avais cinq ans quand j’y suis venu… En jouant, dans la tour, j’ai mis le feu à toute une aile, qui a été détruite et qui contenait les objets de valeur…

C’était trop ! Cela en devenait cocasse !

— À dix ans, j’avais une petite amie de mon âge que j’aimais beaucoup, Gisèle, la fille de l’aubergiste d’alors. À cette époque, il y avait encore de l’eau dans les douves. Un jour que nous pêchions des grenouilles avec un bout de chiffon rouge, elle a glissé et elle s’est noyée sous mes yeux…

Je pourrais continuer longtemps la liste de mes malheurs…

— Pardon ! interrompit le Petit Docteur. Il me semble, jusqu’ici, que ces malheurs se sont plutôt abattus sur les autres que sur vous…

— Et vous croyez, vous, que ce n’est pas là le plus grand des malheurs ? Il y a huit ans, ma tante Duplantet, restée veuve, est venue vivre avec nous et, six mois plus tard, elle mourait d’une crise cardiaque…

— On prétend qu’elle a été lentement empoisonnée avec de l’arsenic… N’avait-elle pas pris une assurance vie à votre profit, et n’avez-vous pas touché une forte somme ?

— Cent mille francs… À peine de quoi faire étayer la tour sud qui croulait… Trois ans plus tard, ma femme…

— Mourait à son tour, et toujours au cours d’une crise cardiaque… Elle avait, elle aussi, souscrit une assurance vie qui vous valait…

— Qui me valait les accusations que vous connaissez, et une somme de deux cent mille francs…

Il soupirait en fixant son lorgnon aux verres luisants.

— Enfin, termina le Petit Docteur, il y a quinze jours que votre nièce, Solange Duplantet, devenue orpheline, s’est éteinte au château, à vingt-huit ans, d’une maladie de cœur, en vous laissant la fortune des Duplantet, soit près d’un demi-million…

— En terres et en immeubles ! Rectifia l’étrange châtelain.

— Cette fois, les langues se sont déliées, des lettres anonymes sont parvenues au Parquet, et une enquête a été ouverte…

— Ces messieurs sont déjà venus trois fois, et ils n’ont rien trouvé… Deux autres fois, j’ai été convoqué à Orléans pour être interrogé et confronté avec « leurs » témoins… Je crois que si je me risquais dans le village, je serais abattu…

— Parce qu’on a retrouvé des traces d’arsenic dans les trois cadavres…

— Il paraît qu’on en retrouve toujours…

C’est pourquoi le Petit Docteur était là ! Il avait fait, en venant, un crochet par Paris. Il avait vu son ami le commissaire Lucas. Et Lucas lui avait déclaré :

— Je suis persuadé qu’on ne découvrira rien. Les affaires d’empoisonnement sont les plus mystérieuses. Y en a-t-il beaucoup ou peu ? Nous ne pouvons même pas répondre à coup sûr, mais c’est sûrement dans ce domaine qu’il y a le plus de crimes impunis.

« Vous verrez qu’on retrouvera de l’arsenic dans les viscères ou dans ce qui en reste… Là-dessus, les experts discuteront à perdre haleine, les uns prétendant qu’il y a toujours une certaine dose d’arsenic dans les cadavres, les autres penchant pour l’empoisonnement…

« Si l’affaire va jusqu’aux Assises, les jurés, abrutis et découragés par ces discussions savantes et par tant de conclusions contradictoires, préféreront rendre un verdict négatif…

« C’est dans ce rayon-là qu’un homme comme vous, avec un peu de chance, pourrait…

Il était dans la place. Il reniflait, s’imprégnait de cette ambiance désespérément morne.

— Puis-je vous demander pourquoi vous avez tant de chiens, tous de la même race, si on peut dire ?…

M. Mordaut fut tout étonné de la question.

— Tant de chiens ?… répéta-t-il. Ah ! Oui… Tom et Mirza ! Figurez-vous que mon père avait deux chiens qu’il aimait beaucoup… Ces chiens, Tom et Mirza, ont eu des petits… Les petits ont eu des petits à leur tour… Depuis que ma petite amie s’est noyée sous mes yeux, je n’ai jamais voulu entendre parler de noyer de jeunes chiots ou des petits chats… Ce que vous avez vu, c’est la descendance de Tom et de Mirza… Je ne sais pas combien il y en a… On ne s’en occupe presque pas… Ils vivent dans le parc, et ils redeviennent peu à peu sauvages…

Une idée parut le frapper, le rendit rêveur.

— C’est curieux… murmura-t-il. Ce sont les seuls êtres autour de moi qui prospèrent… Je n’y avais jamais songé…

— Vous avez un fils ?

— Hector, oui… On a dû vous en parler… À la suite d’une maladie infantile, Hector s’est mis à croître en hauteur tandis que son cerveau, lui, s’arrêtait dans son développement… Il vit au château… À vingt-deux ans, il possède à peu près l’intelligence d’un gamin de neuf ans… Cependant il n’est pas méchant…

— La personne qui m’a introduit, et que vous avez appelée Ernestine, est depuis longtemps à votre service ?

— Depuis toujours… C’est la fille des jardiniers de mon père… Ils sont morts, et elle est restée…

— Elle ne s’est jamais mariée ?

— Jamais…

— Et la jeune femme ?

— La Rose ? fit M. Mordaut avec un léger sourire. C’est une nièce d’Ernestine… Il y a près de dix ans maintenant qu’elle vit au château, où elle sert de femme de chambre… Quand elle est arrivée, c’était une gamine de seize ans…

— Vous n’avez pas d’autre personnel ?

— Personne… Ma fortune ne me permet pas de mener grand train… Il y a vingt ans que j’ai la même auto, et les gens se retournent sur son passage… Je vis parmi mes livres, mes bibelots…

— Vous allez souvent à Paris ?

— Pour ainsi dire jamais… Qu’est-ce que j’y ferais ?… Je ne suis pas assez riche pour me payer des distractions… Je ne suis pas assez pauvre pour accepter une place d’employé… Et je suis sûr que si je spéculais, je perdrais tout ce que je voudrais… Avec ma chance !…

Il y avait des moments où, en entendant cette voix feutrée et monotone, on avait l’impression de vivre sous un immense éteignoir.

Tous les êtres de cette maison, y compris la Rose aux formes avenantes, étaient-ils pareillement repliés sur eux-mêmes ? Pouvait-on imaginer que parfois un éclat de rire, un véritable éclat de joie retentît dans ces pièces ou dans les couloirs ?

Le Petit Docteur tressaillit. Il venait d’entendre un bruit qui lui était familier, celui du moteur de Ferblantine qu’on mettait en marche.