Il regarda durement son hôte.
— On touche à ma voiture… dit-il.
Et il n’était pas loin de penser que…
— Hé ! Oui… Vous voyez !… Vous êtes à peine arrivé… Nous causions en paix… Vous allez voir que c’est Hector…
Il se dirigea en soupirant vers une fenêtre qu’il ouvrit. On aperçut en effet un immense garçon installé sur le siège de Ferblantine, et occupé à faire grincer horriblement les vitesses.
— Hector !… Veux-tu descendre ?…
Pour toute réponse, Hector tira la langue à l’adresse de son père.
— Hector… Si tu ne laisses pas l’auto du monsieur…
M. Mordaut se précipita dehors… Le Petit Docteur suivit. Il put assister ainsi à une scène à la fois pénible et grotesque. Le père essayait d’arracher son fils de son siège. Mais Hector avait une tête de plus que lui, et il était particulièrement bien bâti.
— Je veux la faire marcher… s’obstinait-il.
— Si tu ne descends pas immédiatement…
— Je te préviens que je ne me laisserai plus donner le fouet…
Sur le seuil de la cuisine, Ernestine était debout, les mains aux hanches, et suivait les péripéties de la lutte sans s’émouvoir.
Par contre, une autre porte s’ouvrit. La Rose, qui avait mis un tablier blanc pour servir à table et qui, ainsi, paraissait encore plus accorte, se précipita vers la voiture.
Laissez-le… dit-elle à M. Mordaut. Vous savez bien qu’avec vous il s’obstinera… Voyons, monsieur Hector, vous n’allez pas casser l’automobile de M. le docteur ?…
— C’est un docteur ? fit le jeune homme, méfiant. Pour qui vient-il ?
— Descendez… Soyez sage…
Elle avait de l’autorité sur lui. Rien que sa voix semblait apaiser le demi-fou qui, maintenant, délaissant les commandes de Ferblantine, examinait Jean Dollent.
— Pour qui vient-il ?… C’est encore le cancer d’Ernestine ?
— C’est cela, oui… Il vient pour le cancer d’Ernestine…
La 5 CV mise en lieu sûr dans le garage où il y avait déjà l’antique voiture de M. Mordaut, celui-ci attira le Petit Docteur dans le jardin.
— Remarquez qu’Ernestine n’a pas de cancer… Mais elle en parle tout le temps… Depuis que sa sœur, qui était la mère de Rose, est morte d’un cancer, elle croit dur comme fer qu’elle en a un aussi… Par exemple, elle ne sait pas au juste où il est… Tantôt c’est dans le dos, tantôt à la poitrine, tantôt au ventre… Elle passe son temps à consulter les docteurs, et elle est vexée qu’ils ne lui trouvent rien… Si elle vous parle de son cancer, je vous conseille…
Mais Ernestine était devant eux, furieuse.
— Alors, est-ce que vous allez vous mettre à table, oui ou non ?… Si vous croyez que le déjeuner peut attendre à l’infini…
Ainsi, trois femmes, en dehors des deux domestiques, avaient vécu dans cette maison, et toutes trois, à des âges différents, étaient mortes de maladies de cœur, ce qui est généralement le diagnostic superficiel des empoisonnements par l’arsenic. Tout au moins des empoisonnements lents !
De ces empoisonnements qui exigent que l’assassin, jour par jour, distille un peu de mort à sa victime…
Et cela pendant des mois…
À table, il y avait une carafe de vin et une carafe d’eau. Quant au repas, il était banal, sinon pauvre : quelques sardines et quelques radis, tout comme dans les restaurants de second ordre, puis un ragoût de mouton, un bout de fromage déjà sec et deux biscuits par personne.
Le Petit Docteur, qui pensait aux trois femmes, laissa-t-il percer une légère inquiétude ? Toujours est-il que M. Mordaut dit tristement :
— Ne craignez rien… Je prendrai de chaque plat, de chaque boisson avant vous… Pour moi, cela n’a plus aucune importance…
« Il faut que vous sachiez, docteur, que j’ai, moi aussi, une maladie de cœur… Depuis trois mois, je ressens les mêmes symptômes que ma tante, ma femme et ma nièce dans les débuts de leur mal…
Il fallait vraiment de l’appétit pour toucher aux plats ! Jean Dollent n’aurait-il pas mieux fait d’aller coucher et prendre ses repas à l’auberge ?
Hector, lui, mangeait gloutonnement, comme un enfant mal élevé, et ce n’était pas gai non plus de contempler ce grand garçon de vingt-deux ans, au regard rusé de gamin.
— Qu’est-ce que vous comptez faire cet après-midi, docteur ? Puis-je encore vous être utile ?
— J’aimerais autant aller et venir seul… Je verrai les champs… Peut-être poserai-je quelques questions aux domestiques ?…
C’est par là qu’il commença. Il se dirigea en effet vers la cuisine, où il trouva Ernestine occupée à laver la vaisselle.
— Qu’est-ce qu’il vous a raconté ? demanda-t-elle avec une méfiance toute paysanne. Il vous a parlé de mon cancer ?
— Oui…
— Il vous a dit que ce n’était pas vrai, n’est-ce pas ?… Mais il a juré qu’il avait une maladie de cœur… Eh bien ! Je suis sûre, moi, que c’est tout le contraire… Il n’a jamais eu de maladie de cœur… Quand il se plaint, on voit qu’il n’a pas mal… D’abord, il n’a pas du tout les mêmes sueurs que les pauvres dames…
— Elles avaient des sueurs ?
— Le soir, oui… Et quand elles faisaient le moindre effort… Vers la fin, elles se plaignaient de vertiges, et il n’y avait jamais assez de couvertures sur leur lit pour les tenir au chaud… Elles grelottaient, même avec deux bouillottes… Est-ce qu’il a l’air d’un homme qui grelotte, lui ?
Elle parlait sans cesser de travailler, et on la sentait robuste et saine. Elle avait dû jadis être une belle fille, plantureuse comme l’était maintenant sa nièce Rose. Elle n’avait pas froid aux yeux. Elle regardait les gens en face, tenait à son franc-parler.
— Je voulais vous demander, docteur… Est-ce qu’on peut donner le cancer à quelqu’un avec de l’arsenic ou avec d’autres poisons ?
Il préférait ne dire ni oui, ni non, car il lui semblait préférable d’entretenir la vieille servante dans ses craintes.
— Que ressentez-vous ? tergiversa-t-il.
— Des douleurs comme si on enfonçait une pointe… Surtout dans les reins… Quelquefois aussi entre les omoplates.
Il ne fallait pas sourire, car cela suffirait pour s’en faire une ennemie.
Pourquoi eut-il l’idée de répondre :
— Si vous voulez, tout à l’heure, je vous examinerai…
S’il avait été question de Rose, cela aurait été compréhensible. Mais Ernestine, qui avait dépassé la cinquantaine ? Quelle idée de vouloir la contempler déshabillée ?…
— Dès que j’ai fini ma vaisselle ! dit-elle avec précipitation. Tenez… Plus que ces trois assiettes et les couverts… J’en ai pour cinq minutes…
Est-ce que ?… Non ! Il ne voulait pas y croire. Certes, il avait rencontré des clientes de cet âge qui n’avaient pas désarmé et pour qui le médecin semblait avoir un attrait tout particulier. Il y en avait une, à Marsilly, qui venait le voir chaque semaine, ayant toujours mal quelque part, éprouvant toujours le besoin de se dévêtir.
Mais Ernestine ?…
Et dans ce château si lugubre !…
— Voilà… J’ai fini… Je donnerai la pâtée aux chiens quand nous redescendrons… C’est au second… Venez par ici… Vous n’avez pas besoin de votre trousse ?…
L’escalier était dans une tour. On atteignit le second étage, où sept ou huit chambres donnaient sur un long couloir. Il n’y avait plus de tapis sur le sol. De vieilles gravures, des tableaux sans valeur pendaient encore au mur, de guingois, couverts de poussière.
Ernestine poussa une porte. Et il fut étonné de se trouver dans une chambre proprette, qui avait même un certain charme.
C’était la chambre d’une paysanne aisée, à l’esprit ordonné. Un grand lit d’acajou, à l’ancienne mode, couvert d’une courtepointe immaculée. Une table ronde bien astiquée. Un poêle. Un fauteuil de tapisserie et un tabouret pour les pieds, puis, dans un coin, un secrétaire de dame d’époque Louis XVI avec une jolie serrure en bronze doré.