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— Ne faites pas attention au désordre…

Il n’y avait pas de désordre du tout, pas un grain de poussière.

— Quand on vit chez les gens, on n’a pas autant de goût que si on était chez soi… Je vous assure que si j’avais une petite maison à la campagne, ailleurs que dans cette maudite forêt… Tournez-vous, docteur, pendant que je me déshabille…

Il avait un peu honte. C’était presque un abus de confiance ! Il savait pertinemment qu’elle n’avait pas de cancer. Alors, à quoi bon cette auscultation qui prenait des allures équivoques ?

— Voilà… Vous pouvez vous retourner…

Elle avait une chair extraordinairement blanche, presque une chair de jeune fille, et, si elle s’était empâtée avec l’âge, ses formes étaient restées harmonieuses.

— C’est ici, docteur… Touchez…

On frappait à la porte.

— Qui est là ? demanda Ernestine, agressive.

— C’est moi, répondit la voix de Rose. Qu’est-ce que tu fais ?

— Si on te questionne, tu diras que tu n’en sais rien.

— Le docteur est chez toi ?

— Cela ne te regarde pas…

— Je le cherche pour lui montrer sa chambre…

— Tu la lui montreras tout à l’heure…

Et elle grommela entre ses dents :

— Petite peste !… Si elle le pouvait, elle regarderait par le trou de la serrure… Mais j’ai eu soin de remettre la clé à l’intérieur… Tenez !… Elle écoute… Elle a fait semblant de partir et elle est revenue sans bruit… Voilà la vie dans cette maison !… On passe son temps à s’espionner, et quand ce n’est pas l’un c’est l’autre… On croit être seule quelque part, et on voit tout à coup devant soi quelqu’un qu’on n’a pas entendu arriver… Même le patron qui s’amuse à ce jeu-là !… Et son fils qui grimperait le long des gouttières s’il le fallait pour vous faire peur !… Ne parlez pas trop fort… Ce n’est pas la peine qu’elle entende… Touchez… Vous ne sentez pas comme une grosseur ?

— Si tu crois que je n’entends pas tout ! Persifla, dans le corridor, la voix de la Rose. Je vous souhaite bien de l’amusement à tous les deux…

Et cette fois elle parut s’éloigner réellement.

II

Où un déshabillage est suivi d’un second déshabillage, et où un troisième déshabillage met le Petit Docteur sur la trace de l’arsenic

— Vous ne trouvez rien ?

Il y avait un bon quart d’heure que l’auscultation se poursuivait, et chaque fois que le Petit Docteur faisait mine d’y mettre fin, Ernestine le rappelait à l’ordre.

— Vous n’avez pas pris ma tension artérielle…

Pour s’assurer qu’elle savait de quoi elle parlait, il demanda :

— De combien était-elle la dernière fois ?

— Minimum 9, maximum 14… Au Pachot…

Or, rares sont les malades, surtout à la campagne, qui savent si on leur prend la tension avec un Pachot ou avec un autre appareil.

— Dites donc, ma bonne dame, plaisanta le Petit Docteur, je constate que vous êtes bien au courant des choses de la médecine…

— Pardi ! répliqua-t-elle. La santé, ça ne s’achète pas au marché… Et si je veux vivre cent deux ans comme ma grand-mère…

— Vous avez lu des livres de médecine ?

— Dame, oui ! J’en ai encore fait venir un le mois dernier de Paris… Je me demande maintenant si je ne ferais pas bien d’envoyer mon sang à analyser, pour savoir si je n’ai pas d’urée…

Il en connaissait d’autres comme elle, pour qui le souci de leur santé était une hantise et en quelque sorte une maladie, mais les moindres originalités prenaient, dans ce château de l’arsenic, une tout autre valeur. Il n’avait pas envie de sourire. Il la regardait se rhabiller, et il pensait qu’en effet cette femme était taillée pour vivre de nombreuses années encore si…

— Dans vos livres, on parle des poisons, évidemment ?

— Bien sûr, qu’on en parle… Et je ne vous cache pas que j’ai lu tout ce qu’on en dit… Quand on a eu trois exemples sous les yeux, on tient à être sur ses gardes !… Surtout quand on est dans le même cas que les trois autres !

— Que voulez-vous dire ?

Ce n’était pas au hasard qu’elle avait lancé ce bout de phrase. Cette femme-là ne faisait rien au petit bonheur, mais prenait en toutes choses le temps de réfléchir.

— Qu’est-ce qu’on a découvert, quand la tante Duplantet est morte ? Qu’elle avait souscrit une assurance vie au profit de Monsieur… Et quand sa femme est morte ?… Encore une assurance vie ! Eh bien ! Moi, je suis assurée sur la vie aussi…

— Au profit de votre nièce, je suppose ?

— Non pas ! Au profit de Monsieur… Et pas pour une petite somme, mais pour cent mille francs…

Les bras de Jean Dollent en tombaient.

— Votre patron vous a assurée pour cent mille francs ? Il y a longtemps de cela ?

— Il y a bien quinze ans… C’était longtemps avant la mort de la tante Duplantet… De sorte que je ne me méfiais pas…

C’était avant la mort de la tante Duplantet… Cela fut casé aussitôt dans un coin de la mémoire du Petit Docteur.

— Vous comprenez que, dans ces conditions, je me demande toujours si ce n’est pas bientôt mon tour…

— Sous quel prétexte vous a-t-il assurée ?

— Sous aucun prétexte… Il m’a dit comme ça qu’un représentant d’assurances était venu le voir, que c’était intéressant, que cela ne me coûterait rien et que, s’il m’arrivait malheur, il y aurait au moins quelqu’un à qui ça profiterait…

— Vous aviez quarante ans quand cette police a été signée ?

— Trente-huit…

— Et il y avait déjà des années que vous étiez dans la maison ?

— Quasiment depuis toujours…

— Est-ce que, quand il était jeune, votre patron était déjà aussi triste et… comment dirais-je ?… aussi éteint ?

— Je ne l’ai jamais connu autrement…

— A-t-il toujours vécu aussi renfermé ?… Ne lui avez-vous jamais connu d’aventures ?

— Jamais…

— Vous êtes au courant de tous ses faits et gestes, n’est-ce pas ? Êtes-vous sûre qu’il n’a pas de maîtresse dans le pays ?

— Sûre ! Il ne sort pas ! Et s’il venait une femme ici, on la verrait…

— Il y a cependant une possibilité… Votre nièce Rose est jeune et jolie… Pensez-vous que…

Elle le regarda bien en face pour répondre :

— Rose ne se laisserait pas faire… D’ailleurs, lui, ce n’est pas l’homme à ça… Il n’y a que l’argent qui l’intéresse… Il passe son temps à dresser des inventaires de ce qu’il a dans le château, et parfois il est des journées entières à la recherche d’un objet sans valeur, une potiche ou un cendrier qui a disparu… Voilà sa passion !…

Il y avait longtemps qu’elle était rhabillée et qu’elle avait repris son dur aspect de cuisinière revêche. Elle semblait soulagée. Son regard proclamait clairement : « Maintenant, vous en savez autant que moi… Je n’avais pas le droit de me taire…»

Drôle de maison, en vérité. Construite pour loger une bonne vingtaine de personnes, avec des chambres à n’en plus finir, des coins et des recoins, des escaliers inattendus, elle n’abritait plus en tout et pour tout que quatre habitants, en dehors de l’horrible meute à poils roux.

Or, ces quatre êtres, au lieu de se grouper, ne fût-ce que pour se donner la sensation de la vie, semblaient s’être ingéniés à s’isoler aussi farouchement que possible.

La chambre d’Ernestine était tout au fond du couloir du second étage, dans l’aile gauche. Quand le Petit Docteur se mit en quête de celle de Rose, c’est en vain qu’il ouvrit toutes les portes au même étage. Les chambres étaient inoccupées et exhalaient une fade odeur de moisissure.