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C’est au premier étage qu’il dut chercher. Là, il trouva sans peine la chambre de M. Mordaut. Entendant du bruit, il frappa.

— Je voudrais que vous me désigniez la chambre de votre domestique Rose, dit-il.

— Elle en a changé deux ou trois fois… Je crois que maintenant elle est au-dessus de l’ancienne orangerie… Quand vous serez au fond du corridor, tournez à gauche… C’est la deuxième ou la troisième porte…

— Et votre fils ?

— Je le garde à côté de moi… Il occupe la chambre de sa pauvre mère, et je suis obligé, par prudence, de l’enfermer chaque nuit… Est-ce que votre enquête avance, docteur ?… Cette vieille Ernestine vous a-t-elle donné des renseignements intéressants ?… C’est une honnête fille, je pense… Mais, comme beaucoup de ses pareilles à qui on laisse trop d’autorité, elle a tendance à en abuser…

Il prononçait toutes ces phrases sur un même ton lugubre.

— Enfin !… Si vous avez besoin de moi, je suis toujours à votre disposition… Savez-vous ce que je fais en ce moment ?… Entrez, si le cœur vous en dit… C’est ma chambre… Il y a un peu de désordre… J’étais occupé, quand vous avez frappé, à classer dans un album les photographies des trois femmes qui sont mortes dans ce château… Voici ma tante Émilie… Voici ma femme quelques jours avant notre mariage… Ceci, c’est elle quand elle était enfant…

« Elle n’a jamais été très jolie, n’est-ce pas ? Mais elle était douce, effacée… Elle brodait toute la journée… Elle ne sortait que pour se rendre à l’église… Elle ne s’ennuyait jamais… Quand je l’ai épousée, elle avait trente ans… C’était la fille d’un riche propriétaire des environs mais, comme elle sortait peu, on ne l’avait jamais demandée en mariage…

« J’aurais dû savoir que je porte malheur…

Dollent ne pouvait supporter longtemps le tête-à-tête avec cet homme morne et accablé, et il se dirigea vers la chambre de Rose. Il venait de faire un rapide calcul : Rose était depuis près d’un an dans la maison quand la tante Émilie avait succombé à l’arsenic ou à une maladie de Cœur.

Était-il possible d’imaginer une empoisonneuse de seize ans ?

Il écouta à la porte, n’entendit rien et tourna doucement le bouton. L’impression fut plus que désagréable. Il croyait s’introduire sans bruit dans une chambre vide, et soudain il voyait devant lui la jeune fille qui le regardait tranquillement.

— Eh bien !… Entrez !… s’impatienta-t-elle. Qu’est-ce que vous attendez ?…

Elle s’était doutée qu’il viendrait, c’était évident. Et elle avait préparé la place ! La chambre venait d’être mise en ordre, et le Petit Docteur remarqua qu’il y avait des papiers brûlés dans la cheminée.

— Alors, après ma tante, je suppose que c’est mon tour ? Railla-t-elle. Est-ce qu’il faut que je me déshabille aussi ?

Il fronça les sourcils. C’était elle qui venait de lui en donner l’idée.

— Ma foi, je ne serais pas fâché de vous examiner. On parle tant d’arsenic dans ce château qu’il serait peut-être intéressant de s’assurer que vous n’êtes pas en train d’en prendre à petites doses…

Avec une désinvolture méprisante, elle avait déjà passé sa robe par-dessus la tête, et elle découvrait une poitrine orgueilleuse, une chair aussi blanche, mais plus riche, que celle de sa tante.

— Allez-y ! lança-t-elle. Voulez-vous que j’enlève le reste aussi ? Tant que vous y êtes, ne vous gênez pas…

— Penchez-vous… Bien… Respirez… Toussez… Étendez vous, maintenant…

— Vous savez, j’aime mieux vous prévenir tout de suite que je suis saine comme un brochet…

Pourquoi un brochet ? Il ne comprit jamais pourquoi cet animal, dans l’esprit de Rose, représentait plus que tout autre la santé parfaite.

— Vous avez raison… Vous pouvez vous rhabiller… M. Mordaut m’a donné l’autorisation de questionner les habitants de la maison… Si vous le permettez…

— J’écoute… Je sais déjà ce que vous allez me demander… Du moment que vous sortez de chez ma tante… Avouez qu’elle vous a raconté que je couchais avec le patron…

Elle allait et venait, pleinement vivante, à travers la pièce, qui était une des plus gaies de la maison et qui, par exception, avait aux fenêtres des rideaux de couleur vive.

— Ma pauvre tante ne pense qu’à ça !… Parce qu’elle n’a jamais eu de mari ou d’amant, cette question la hante… Quand elle parle des gens du village, ce n’est jamais que pour imaginer des coucheries entre eux… Tenez ! Maintenant, elle doit être persuadée que je vous fais ou que vous me faites des propositions… Pour elle, du moment qu’un homme et une femme sont ensemble…

— J’ai constaté qu’Hector, en tout cas, vous regardait d’une manière qui…

— Le pauvre garçon ! Sûr qu’il tourne un peu autour de moi… Au début, cela m’a fait un peu peur, parce qu’il est assez violent… Mais j’ai vite compris qu’il n’oserait seulement pas m’embrasser…

Il regarda les cendres, dans la cheminée, murmura plus lentement :

— Vous n’avez pas d’amoureux, ou de fiancé ?

— Ce serait de mon âge, vous ne trouvez pas ?

— On peut connaître son nom ?

— Si vous le trouvez… Puisque vous êtes ici pour chercher, cherchez !… Maintenant, il faut que je descende, parce que c’est le jour des cuivres… Vous restez ici ?

Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas jouer le même jeu cynique qu’elle ?

— Je resterai, oui, si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

Elle fut dépitée, mais elle sortit, et il l’entendit s’engager dans l’escalier. Sans doute ignorait-elle qu’on peut lire l’écriture sur le papier carbonisé ? Elle n’avait pas pris la peine de disperser suffisamment les cendres, et il y avait entre autres une enveloppe qui, d’un papier plus épais que le reste, était restée presque entière. D’un côté, on distinguait encore le mot «… restante », ce qui laissait supposer que Rose recevait son courrier à la poste restante.

De l’autre côté, l’expéditeur avait écrit son adresse dont il subsistait : … Régiment d’infanterie coloniale… Puis, en dessous, la mention : … Côte-d’Ivoire.

Presque à coup sûr, Rose avait un amoureux, un fiancé ou un amant, et celui-ci, qui faisait partie des troupes coloniales, se trouvait en garnison sur la Côte-d’Ivoire.

— Je vous dérange à nouveau, monsieur Mordaut, alors que vous êtes tellement occupé par votre album de photographies… Vous m’avez dit ce matin qu’il vous arrive de ressentir certains malaises… Comme médecin, je voudrais m’en assurer, m’assurer surtout qu’il ne s’agit pas d’empoisonnement lent…

Résigné, le châtelain esquissa un amer sourire et commença, comme les deux domestiques, à se dévêtir.

— Il y a déjà longtemps, soupira-t-il, que je m’attends à subir le sort de ma femme et de ma tante… Quand j’ai vu Solange Duplantet mourir à son tour…

Il laissa retomber les bras avec lassitude. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser en le voyant habillé, il était d’une constitution robuste et il avait une poitrine plus développée que la moyenne, couverte de longs poils, avec cette peau blême de ceux qui vivent toujours enfermés.

— Vous voulez que je m’étende ? Que je reste debout ? Vous avez ausculté mes domestiques ?

— Elles ne sont atteintes ni l’une ni l’autre… Mais… Ne bougez plus… Respirez normalement… Penchez-vous un peu en avant…

Cette fois, la consultation dura près d’une heure, et le Petit Docteur devenait de plus en plus grave.

— Je ne voudrais rien affirmer avant de m’entretenir avec des confrères plus calés que moi… Cependant, les malaises que vous ressentez pourraient provenir d’un empoisonnement arsenical…