— Je vous le disais !
Il ne s’indignait pas ! Il ne s’effrayait pas non plus !
— Une question, monsieur Mordaut… Pourquoi avez-vous assuré Ernestine sur la vie ?
— Elle vous en a parlé ?… C’est bien simple… Un jour, un agent d’assurances est venu me trouver… C’était un garçon habile, capable de trouver d’excellents arguments… Il m’a représenté que nous étions plusieurs dans cette maison, et presque tous d’un certain âge…
« J’entends encore son raisonnement…
« — Quelqu’un mourra fatalement le premier… disait-il. Ce sera triste, certes… Mais pourquoi cette mort ne servirait-elle pas à vous permettre de restaurer le château ?… En assurant toute votre famille…
— Pardon ! interrompit le Petit Docteur. Hector est assuré aussi ?
— La compagnie n’assure pas les anormaux… Donc, je me suis laissé séduire… Et, pour augmenter les chances, j’ai assuré Ernestine aussi, malgré sa solide santé…
— Encore une question. Vous êtes vous-même assuré ? Cette idée parut frapper M. Mordaut pour la première fois.
— Non, dit-il rêveusement.
— Pourquoi ?
— Oui, pourquoi ?… La vérité, c’est que je n’y ai jamais pensé… Sans doute ne suis-je qu’un sordide égoïste… Dans mon esprit, c’était nécessairement moi qui devais survivre…
— Et vous avez en effet survécu !
Il baissa la tête, tenta timidement :
— Pour combien de temps ?
Fallait-il le prendre pour une loque humaine et le plaindre ? Fallait-il au contraire considérer toutes ses attitudes comme le comble de l’habileté ?
Pourquoi avait-il sans hésiter laissé le champ libre au Petit Docteur ?
Pourquoi lui avait-il parlé des symptômes qu’il ressentait ?
Un homme capable d’empoisonner trois femmes, dont la sienne, n’était-il pas capable aussi, pour sauver sa tête, d’avaler une quantité de poison insuffisante pour donner la mort ?
Jean Dollent, en quittant la chambre, se souvenait des paroles du commissaire Lucas.
— Des assassins, disait l’homme de la PJ, il y en a de toutes les sortes, des jeunes, des vieux, des doux et des violents, des gais et des tristes… On tue pour des quantités de raisons, l’amour, la jalousie, la colère, l’envie, la cupidité… Bref, tous les péchés capitaux y passent…
« Mais les empoisonneurs sont presque toujours d’une seule espèce… Si l’on examine la liste des empoisonneurs et des empoisonneuses célèbres, que remarque-t-on ? Il n’y en a pas un de gai… Pas un n’a mené, avant son crime, une vie normale…
« Toujours, il y a une passion à la base, une passion intérieure assez violente pour dominer les autres sentiments, pour inspirer cette cruauté atroce qui consiste à regarder sa victime mourir à petit feu…
« Une passion physique… Et, dans ce cas, il faut plutôt parler d’un vice, car il ne s’agit pas de l’amour…
« Ou alors l’avarice la plus sordide…
« Des empoisonneurs ont dormi des années sur une paillasse de mendiant qui contenait une fortune…
Une heure s’écoula. Le Petit Docteur, accablé d’une sorte de dégoût que sa curiosité seule rendait supportable, errait dans le château et dans le parc, où les chiens ne lui faisaient plus la guerre.
Il était près de la grille, et il se demandait s’il n’allait pas pousser jusqu’au village, ne fût-ce que pour changer d’air, quand il entendit un remue-ménage du côté de la maison et un grand cri d’Ernestine.
Il se précipita, dut contourner en partie le château. Non loin de la cuisine, il y avait une sorte de grange qui contenait encore de la paille et des outils aratoires.
Dans cette grange, Hector était étendu, mort, les yeux vitreux, le visage convulsé, et le Petit Docteur n’avait pas besoin de se pencher pour décider :
— Arsenic à haute dose…
Près du cadavre, qui était couché dans la paille, une bouteille brune portant les mots : Rhum de la Jamaïque.
M. Mordaut se retournait lentement, une étrange lueur dans les yeux. Ernestine pleurait. Rose, un peu à l’écart, comme quelqu’un que les morts impressionnent, tenait la tête basse.
III
Où il peut paraître que tous les hôtes du château l’ont échappé belle, et où la police procède à une arrestation
Une demi-heure plus tard, tandis qu’on attendait toujours la gendarmerie alertée par téléphone, le Petit Docteur, de la sueur froide au front, commençait à se demander s’il irait jusqu’au bout de cette enquête.
En effet, il venait d’élucider, tout au moins en partie, l’histoire de la bouteille de rhum.
— Vous ne vous souvenez pas de la conversation que j’ai eue avec Monsieur à la fin du déjeuner ? faisait Ernestine. Pourtant, vous étiez là ! Il m’a demandé ce que je préparais pour dîner… J’ai répondu :
« — Une soupe aux haricots et un chou-fleur…
C’était exact. Le Petit Docteur avait vaguement entendu quelque chose de ce genre, mais n’y avait pas pris garde.
— Monsieur m’a répliqué que ce n’était pas assez, vu que vous mangeriez avec nous, et il m’a demandé d’ajouter une omelette au rhum…
C’était encore vrai !
— Pardon ! s’écria Dollent. Lorsqu’il vous arrive d’avoir besoin de rhum, où le prenez-vous ?
— Dans le placard de la salle à manger… C’est là que sont toutes les bouteilles d’alcool et les apéritifs…
— Vous en avez la clé ?
— Je la demande quand c’est nécessaire…
— Vous l’avez demandée pour prendre le rhum ?
— Un peu après que vous m’avez quittée dans ma chambre…
— La bouteille était entamée ?
— Oui… Mais il y a bien longtemps qu’on n’en avait bu, de ce rhum !… Peut-être l’hiver dernier s’en était-on servi pour un grog ou deux…
— Qu’avez-vous fait ensuite ?
J’ai rendu la clé à Monsieur… Je suis allée dans ma cuisine, et j’ai nettoyé les légumes pour la soupe…
— Où était le rhum ?
— Sur la cheminée… Je n’en avais besoin qu’au moment de préparer l’omelette…
— Personne n’est entré dans la cuisine ?… Vous n’avez pas vu M. Hector y rôder ?…
— Non…
— Et vous n’êtes pas sortie ?
— Seulement quelques minutes, pour porter la pâtée aux chiens…
— Quand vous êtes revenue, le rhum était encore là ?
— Je n’ai pas fait attention…
— Hector avait-il l’habitude de s’emparer des boissons ?
— Cela lui arrivait… Pas seulement des boissons !… Il était très gourmand… Il chipait tout ce qu’il trouvait, et il allait, comme un jeune chien, le manger dans son coin…
Que serait-il advenu si Hector…
Ernestine aurait préparé l’omelette… Aurait-on constaté un goût anormal ?… N’aurait-on pas mis l’amertume sur le compte du rhum ?…
Qui aurait évité, de manger de cette omelette ?
Cette omelette préparée dans la cuisine…
Servie par Rose…
M. Mordaut, Hector et le Petit Docteur se trouvant dans la salle à manger…
Il n’y eut pas de dîner au château ce soir-là. La gendarmerie était toujours sur les lieux, et deux gendarmes, à la grille, avaient peine à contenir les gens du village, qui poussaient des cris menaçants. La police d’Orléans était arrivée, ainsi que le Parquet. Il y avait de la lumière dans toutes les pièces du château, ce qui ne devait pas être arrivé depuis longtemps, et ainsi il reprenait un peu de son ancienne splendeur.
On fouillait partout. Des policiers bousculaient meubles et tiroirs, méchamment, car l’indignation était à son comble.