Dans le salon pisseux, M. Mordaut, livide, l’œil hagard, essayait de comprendre les questions des enquêteurs, qui parlaient tous à la fois et qui cachaient mal leur envie de le brutaliser.
Quand la porte s’ouvrit et qu’il sortit, il avait les menottes aux poings, et on le conduisit dans une pièce voisine où il se trouva enfermé avec deux gardiens.
Le juge d’instruction d’Orléans n’avait pas vu sans impatience le Petit Docteur déjà sur les lieux, et pour ainsi dire installé dans la place.
— Vous ne vous contentez pas d’enquêter sur les crimes remarqua-t-il, sarcastique. Maintenant, vous les précédez…
— Je crois même que je suis la cause de celui-ci…
— Hein ?
— Plus exactement de l’accident qui s’est produit… Car il n’y a aucun doute que ce soit un accident… Nul ne pouvait prévoir qu’Hector, qui ne suivait que sa fantaisie, passerait par la cuisine en l’absence d’Ernestine et s’emparerait de la bouteille de rhum…
Le juge le regarda, étonné.
— Mais… Dans ce cas… Vous aviez des chances d’y passer vous aussi ?
— C’est improbable…
— Comment ?
— Je me trompe peut-être, et je m’en excuse… Mais je pense plutôt que mon raisonnement se tient… Supposez que l’omelette ait été servie… Tout le monde en mangeait, sauf l’assassin, n’est-il pas vrai ?… À moins de prétendre que celui-ci voulait se suicider en entraînant toute la maisonnée et moi-même dans la tombe… Or, généralement, ces sortes d’assassins-là sont lâches…
« Je reviens à mon idée…
« Tout le monde mourait, sauf l’assassin…
« Cela ne vous paraît pas invraisemblable, à vous, qu’une personne qui a déjà réussi trois crimes en dix ans se conduise d’une façon aussi sotte ?
« Car c’est signer le crime !… C’est un aveu !…
Le juge, perplexe, réfléchissait.
— Si bien que, selon vous, ce serait un accident ?
— Je sais que c’est difficile à expliquer, et pourtant, je crois, oui, je crois que le jeune Hector n’était nullement visé aujourd’hui… Je crois que personne ne devait mourir aujourd’hui… Je crois que, pour l’assassin, ce qui s’est passé constitue une véritable catastrophe… C’est pourquoi je voudrais tant pouvoir reconstituer minute par minute les événements de cet après-midi…
IV
Où le Petit Docteur ne possède que des « bases solides » pour arriver à un résultat
Combien de fois avait-il répété ce mot :
— Une base solide, une seule, et, si on ne déraille pas, si on ne lâche pas le fil, on arrive automatiquement à la vérité…
S’il avait appartenu à la PJ, ses collègues l’auraient sans doute appelé M. Base-Solide !
Ou encore M. Dans-la-Peau, à cause d’une autre locution favorite :
— Se mettre dans la peau des personnages…
Il répugnait, cette fois, à se mettre dans la peau des hôtes du château aux chiens roux, lesquels chiens, renfermés sur l’ordre de ces messieurs de la police, glapissaient sans relâche.
Les bases solides… Voyons…
1° M. Mordaut ne mettait aucun obstacle à l’enquête du Petit Docteur et insistait pour le garder chez lui ;
2° Ernestine était solide, vigoureuse, et comptait vivre cent deux ans comme sa grand-mère ; elle faisait tout pour ça et était hantée par le spectre de la maladie ;
3° Ernestine affirmait que sa nièce n’était pas la maîtresse de M. Mordaut ;
4° Rose était, elle aussi, « saine comme un brochet », et avait un amoureux ou un amant dans les troupes coloniales ;
5° Rose prétendait, elle aussi, qu’elle n’était pas la maîtresse du patron ;
6° M. Mordaut subissait un commencement d’empoisonnement lent par l’arsenic ;
7° Ernestine, comme deux des trois femmes mortes, avait une assurance vie au bénéfice du châtelain.
— Vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée ?… C’était Ernestine maintenant qui, dans le salon mal éclairé, répondait aux enquêteurs.
— Le docteur qui est ici vous confirmera que je n’aime pas parler mal des gens… Cet après-midi encore, il m’a questionnée, et je n’ai pas voulu être méchante… D’autant plus que je n’avais pas de preuve… N’empêche que nous n’étions que quatre ici à avoir pu empoisonner ces pauvres dames… M. Hector ne compte plus, puisqu’il est mort… Nous ne restons donc que trois… Eh bien ! Moi, je prétends que mon patron était devenu à peu près fou… Quand il a compris qu’il serait pris, il a préféré en finir… Mais, comme c’était un vicieux, un homme qui ne faisait rien comme les autres, il a voulu que rien ne reste derrière lui de ce qui avait été sa maison…
« Sans ce pauvre M. Hector, qui a bu le rhum, nous serions tous morts à l’heure qu’il est, y compris le docteur…
Cette idée, chaque fois, faisait passer un frisson dans le dos de Dollent. Penser que, le lendemain, cette même maison n’eût été peuplée que de cadavres…
Et encore ne les aurait-on pas découverts tout de suite, personne ne sonnant depuis longtemps à la grille du château…
Qui sait si les chiens affamés…
— Vous n’avez rien à dire ? demandait le juge d’instruction à la Rose, qui regardait fixement le plancher.
— Rien.
— Vous n’avez rien remarqué d’anormal ?
Elle épia le Petit Docteur et eut une hésitation. Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’est-ce qu’elle hésitait à avouer ?
— Si quelqu’un a pu remarquer dans le château quelque chose d’anormal, c’est le docteur…
Si quelqu’un a pu remarquer…
Si quelqu’un…
Dollent en était devenu tout rouge. À quoi faisait-elle allusion ? Comment pouvait-elle savoir qu’il avait remarqué ?…
— Expliquez-vous clairement, fit le magistrat.
— Je ne sais rien… J’ai dit simplement que le docteur, qui s’y connaît, a fait une enquête sérieuse… S’il n’a rien remarqué, c’est que…
Elle n’acheva pas.
— C’est que ?
— Rien… Je croyais que, quand on se donnait la peine d’ausculter tout le monde…
Eh ! Oui, parbleu, qu’elle avait raison ! Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ?
— Monsieur le juge, balbutia-t-il en s’approchant de la porte, je désirerais vous parler un moment en tête à tête…
Ce fut dans le couloir, aussi mal éclairé que les autres pièces.
— Je suppose… J’espère que vous en avez le pouvoir… Il est encore temps… Si un commissaire part en voiture…
Il avait fini son travail. Le déclic s’était produit. Et, comme toujours, cela s’était fait d’un seul coup.
Des éléments épars… Des petits points lumineux dans le brouillard… Puis, soudain…
Il savait maintenant pourquoi il y avait mis tant de temps ! C’est que, dans cette maison des poisons, il n’avait rien osé boire pour se fouetter l’esprit.
V
Méditations à deux voix devant un lapin aux morilles qu’accompagne un coquin de vin blanc
Les deux hommes, le juge et le Petit Docteur, n’avaient trouvé d’autre moyen d’échapper à la curiosité publique que de réclamer, à l’auberge, la salle des noces et banquets qui se trouvait au premier étage. On leur avait servi, après une omelette qui n’était pas au rhum mais aux fines herbes, un lapin aux morilles dont ils se régalaient, tandis que tantôt l’un, tantôt l’autre, prenait la parole et qu’aussi tantôt l’un, tantôt l’autre, mais plus souvent le Petit Docteur, levait son verre de vin blanc et le vidait.
— Tant que nous n’aurons pas la réponse du notaire, tout ce que je puis vous dire, monsieur le juge, n’est que du domaine des hypothèses. Or, la Justice que vous représentez a horreur des hypothèses… C’est peut-être pourquoi elle se trompe si souvent !