Mais en dépit des cris des agitateurs et du vin distribué à profusion, la foule semblait hésiter. Les paysans regardaient les artisans, les artisans observaient les paysans, et tous semblaient attendre quelque chose.
Soudain, vers une heure de l’après-midi, d’une rue voisine du temple, déboucha une bande armée de bâtons et de haches ; c’étaient des pêcheurs, des matelots grecs, des chevriers, des vagabonds libyens. À leur tête marchait un géant qui tenait un énorme gourdin à la main. Il marcha droit vers la porte du temple et là, se tournant vers la foule immobile, il la harangua :
— Savez-vous, mes amis, ce que complotent là-dedans les archiprêtres et les dignitaires ? Eh bien, sachez qu’ils veulent forcer le pharaon à imposer aux paysans un nouvel impôt d’une drachme !.. Ils veulent aussi supprimer la galette de froment à laquelle chaque jour les ouvriers ont droit !.. C’est pourquoi, je vous dit que vous vous comportez comme des ânes en restant là, les bras croisés ! Il faut mettre la main sur ces brigands à crâne rasé et les remettre à la justice du pharaon ! Si notre maître leur cédait, qui donc défendrait à l’avenir le pauvre peuple ?
— Le pharaon nous a promis le repos hebdomadaire ! crièrent des voix.
— Et aussi de nous donner des terres !..
— Oui. Il a toujours été bon pour nous !..
— Qu’il vive, Ramsès XIII, l’ami des faibles …
— Regardez, dit soudain une voix dans la foule, les troupeaux rentrent des pâturages, comme si le soir approchait …
— Peu importent les troupeaux ! En avant contre le temple !
— Eh, là-dedans ! s’écria le géant, dressé devant la porte du sanctuaire. Ouvrez-nous de bon gré, ou bien nous allons nous rendre compte par nous-mêmes de ce que vous complotez là ….
— Ouvrez ou nous défonçons la porte !..
— C’est étrange, dit de nouveau une voix dans la foule ; les oiseaux regagnent leurs nids, et il n’est que midi …
— Oui, il y a quelque chose d’anormal dans l’air …
— La nuit approche déjà, et je n’ai pas encore arraché les légumes pour le souper, dit une femme.
Mais ces remarques furent couvertes par les cris et le fracas des poutres qui heurtaient la porte du temple.
Cependant, il se passait effectivement quelque chose d’étrange : le soleil brillait toujours, il n’y avait pas un nuage dans le ciel, et pourtant la clarté du jour diminuait et une fraîcheur subite était tombée.
— Encore une poutre ici ! cria un de ceux qui défonçaient le portail.
— La porte cède ! Allons, encore un effort !
La foule grondait comme une marée. Des hommes s’en détachaient pour se joindre aux assaillants ; enfin, toute la masse se mit lentement en branle dans la direction du temple. Cependant, malgré l’heure matinale, l’obscurité augmentait. Dans le jardin du temple de Ptah, les coqs se mirent à chanter, mais le vacarme était tel que personne ne le remarqua.
— Regardez ! cria cependant un mendiant. Voilà arrivé le jour du jugement dernier !..
Mais il reçut un coup de gourdin sur la tête et il s’écroula.
À ce moment, des hommes armés apparurent autour du temple et les officiers donnèrent des ordres, prêts à appuyer d’un moment à l’autre l’attaque de la foule.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? murmuraient les soldats en regardant le ciel. Il n’y a pas de nuages, et on dirait pourtant qu’un orage approche !..
— En avant, plus fort …. criait-on au portail.
Le choc des poutres contre la porte d’airain se répétait à un rythme accéléré.
Au même moment, sur la terrasse qui surplombait la grande porte, apparut Herhor entouré de prêtres et de dignitaires civils. Il était revêtu de sa toge dorée et portait sur la tête la toque d’Aménothèpe, ornée des serpents royaux. Il contempla la foule des assaillants et, se penchant vers elle, il dit :
— Qui que vous soyez, je vous engage, au nom des dieux, à cesser toute violence et à repartir d’ici …
Le vacarme cessa, et on n’entendit plus que le fracas des poutres qui ébranlaient le portail. Puis ce bruit-là cessa à son tour.
— Ouvrez la porte ! hurla le géant.
— Mon fils répondit Herhor, prosterne-toi et supplie les dieux de te pardonner tes blasphèmes !
— C’est toi qui devrais demander aux dieux de te protéger ! répondit le géant, et il brandit une pierre qu’il voulut lancer vers l’archiprêtre.
Au même moment, du haut d’un pylône coula un mince filet de liquide ; il atteignit le colosse en plein visage. Celui-ci chancela, et s’écroula comme foudroyé. Ses compagnons hurlèrent de terreur, mais le reste de la foule, qui ne pouvait voir ce qui s’était passé, continua à injurier les prêtres.
— Défoncez la porte ! criait-on.
Une nuée de pierres s’abattit sur Herhor et sa suite.
Cependant, le ministre venait d’élever les bras vers le ciel et lorsque le vacarme se fut un peu apaisé, il s’écria d’une voix forte :
— Dieux ! Je remets entre vos mains ces lieux saints qu’outragent des traîtres et des impies !..
Cependant, une voix terrible, surhumaine, s’élevait quelque part dans le temple :
— Je me détourne de ce peuple maudit, et que l’obscurité enveloppe la terre …
Alors se passa une chose effroyable : au fur et à mesure que la voix parlait, le soleil perdait de sa clarté, et lorsque le dernier mot eut été prononcé, la nuit envahit la terre. Les étoiles apparurent dans le ciel, et à la place du soleil on put voir un cercle noir entouré de flammes. Un grand cri s’échappa de milliers de poitrines ; ceux qui brandissaient les poutres les lâchèrent, tous se jetèrent face contre le sol.
— Voici venu le jour du jugement et de la mort ! s’écria une voix dans la foule. Dieux, pitié !.. Saints Pères, détournez de nous le châtiment !
— Malheur aux soldats qui remplissent les ordres de chefs impies ! résonna la voix surnaturelle.
Immédiatement, la panique gagna les rangs des soldats qui entouraient le temple. Toute discipline disparut, les hommes lâchèrent leurs armes et se mirent à fuir de tous côtés. Ils trébuchaient les uns sur les autres, piétinant leurs compagnons. En quelques instants, il n’y eut plus, à la place des colonnes de fantassins, qu’un tas de javelots et de glaives abandonnés, et des blessés qui gémissaient affreusement. Une défaite écrasante devant l’ennemi n’aurait pas entraîné plus folle panique.
— Dieux, dieux, ayez pitié des innocents !.. gémissait le peuple.
— Osiris, s’écria Herhor de sa terrasse, pardonne à ce peuple et montre-lui ton visage !..
— Pour la dernière fois, j’écouterai les prières de mes prêtres, car je suis miséricordieux ! répondit la voix surnaturelle.
Au même moment, l’obscurité disparut et le soleil se montra à nouveau. Des cris, des pleurs, des prières saluèrent son apparition ; la foule, ivre de joie, accueillait le soleil ressuscité. Des inconnus s’embrassaient, des hommes et des femmes rampaient jusqu’aux murs du temple et en baisaient les pierres.