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— Où et quand cet accord a-t-il été conclu ? demanda-t-il.

— Au temple de Set, près de Memphis, répondit Hiram ; cela se passait le jour où tu as quitté la ville, je pense.

Le prince réfléchit un instant.

— Je ne puis y croire ! dit-il enfin. Apporte-moi la preuve de ce que tu avances !

— La voici : on attend l’arrivée à Pi-Bast d’un grand seigneur assyrien, Sargon, qui vient soi-disant en pèlerinage au temple d’Astoreth. En réalité, il doit ratifier ce que les prêtres ont décidé au sujet de la Phénicie …

— Mais l’Assyrie devrait, en cas d’un tel traité, donner à l’Égypte d’énormes compensations !

— Évidemment. Et c’est là que l’Égypte sera perdante, car l’Assyrie annexera, outre la Phénicie, la plus grande partie de l’Asie, ne vous abandonnant que les Israélites, les Philistins et la presqu’île du Sinaï … Ainsi le pharaon ne pourra-t-il jamais récupérer ses cent cinq mille talents …

Le prince secoua la tête.

— Tu ne connais pas les prêtres égyptiens, dit-il ; aucun d’entre eux n’accepterait un tel marché.

— Et pourquoi pas ? L’Égypte semble redouter une guerre avec l’Assyrie, ce que d’ailleurs je ne puis comprendre, car elle est la plus forte, et elle pourrait facilement mettre la main sur les richesses de Ninive et de Babylone !

— Tu avoues donc toi-même qu’un tel marché ne s’expliquerait pas !

— Si, dans un seul cas : si les prêtres voulaient supprimer la royauté en Égypte. Ils y tendent depuis un siècle …

— Tu déraisonnes ! s’écria Ramsès.

Mais, au fond de lui-même, il sentait naître l’inquiétude.

— Je me trompe peut-être, seigneur, dit Hiram, mais considère ceci : si le pharaon faisait la guerre à l’Assyrie et la gagnait, il s’assurerait une armée plus fidèle que jamais et deux cent mille talents de tribut annuel de Ninive et de Babylone. De telles richesses lui permettraient de racheter les biens hypothéqués auprès des prêtres, et ceux-ci se trouveraient ainsi écartés du pouvoir …

Les yeux de Ramsès brillèrent. Hiram poursuivit :

— Or, aujourd’hui, l’armée est sous les ordres de Herhor et dépend donc des prêtres, à l’exception de quelques régiments étrangers. Le trésor est vide et, une fois les Phéniciens chassés, c’est aux prêtres que vous devrez vous adresser pour avoir de l’argent … Dans dix ans, tous vos biens auront passé dans leurs mains ; qu’arrivera-t-il, alors ?

Le front de Ramsès se couvrit de sueur.

— Tu vois bien, seigneur, insistait Hiram, que si les prêtres signent avec l’Assyrie un traité qui leur est défavorable, c’est pour affaiblir puis anéantir le pouvoir du pharaon. À moins que l’Égypte, vraiment, soit si faible qu’elle ait besoin de paix à tout prix …

Le prince se dressa.

— Tais-toi ! cria-t-il. Il est faux que l’Égypte soit impuissante devant l’Assyrie au point de lui livrer l’Asie !

Il se mit à parcourir la pièce à pas nerveux. Hiram le regardait avec compassion.

— Quelqu’un t’a induit en erreur, Hiram, et tu l’as cru ! dit enfin Ramsès. S’il y avait un traité en préparation, on l’entourerait de plus de mystère, ou bien alors le fait que tu sois au courant prouverait qu’un des négociateurs a trahi …

— Et si une cinquième personne avait surpris l’entretien ? demanda Hiram.

— Et t’aurait vendu, à toi, le secret ?

Hiram sourit.

— Je m’étonne, dit-il, que tu n’aies pas encore pu apprécier à sa valeur le pouvoir de l’or …

— Nos prêtres en ont plus que toi, qui es pourtant riche !

— Oui, mais moi non plus je ne refuse pas l’argent quand on m’en offre ! Pourquoi les autres le feraient-ils ?

— Parce qu’ils sont les serviteurs des dieux !

Le Phénicien sourit à nouveau.

— J’ai déjà vu bien des temples et, à l’intérieur, bien des statues … Mais de dieux, jamais !..

— Tu blasphèmes ! J’ai moi-même vu une divinité, senti sur moi sa main et entendu sa voix.

— Où cela ?

— Au temple de Hator …

— Le jour ?

— Non, la nuit, avoua Ramsès.

— La nuit, on voit tant de choses … Mais raconte-moi, comment cela s’est-il exactement passé ?

— J’ai senti que l’on me prenait par les bras, par les jambes. Je le jure !

— Ne jure donc pas inutilement ! interrompit Hiram en souriant.

Il regarda attentivement le prince de ses yeux intelligents et, voyant que son interlocuteur perdait de son assurance, il dit :

— Écoute-moi : tu es jeune et inexpérimenté ; de plus, tu es entouré d’intrigues. J’ai été, moi, l’ami de ton grand-père et de ton père, et je voudrais te rendre un service. Viens donc une nuit au temple d’Astoreth, mais viens-y dans le plus grand secret ; tu verras qui sont ces dieux qui nous parlent et nous touchent la nuit, dans les sanctuaires …

— Je viendrai, dit Ramsès après un moment d’hésitation.

— Avertis-moi de ta venue le matin, et je te ferai parvenir le mot de passe nécessaire pour pénétrer dans le temple. Mais ne te trahis pas, et ne me trahis pas … Les dieux pardonnent parfois la trahison ; les hommes, jamais ! acheva-t-il, toujours souriant.

Il salua le prince, puis le bénit.

— Tu t’adresses à des dieux auxquels tu ne crois pas ? s’écria Ramsès.

— Je ne crois ni aux dieux égyptiens, ni aux dieux assyriens ou phéniciens ; mais je crois en l’Unique qui n’a pas de temple et dont on ignore le nom.

— Nos prêtres croient eux aussi en l’Unique ! intervint le prince.

Les prêtres chaldéens aussi, mon prince … Et pourtant, les uns et les autres sont vos ennemis ! Tu vois, il n’y a pas de vérité absolue !

Après le départ de Hiram, Ramsès s’enferma dans sa chambre et réfléchit à ce qu’il venait d’apprendre. Il comprenait que les Phéniciens et les prêtres se livraient une lutte à mort afin de sauvegarder leur influence et leurs richesses. Hiram avait raison lorsqu’il disait qu’en l’absence des Phéniciens, le pharaon et la noblesse tomberaient sous la coupe du clergé. Le prince savait que la moitié de l’Égypte appartenait à ce dernier, et que seuls les trésors des temples pourraient pallier les embarras financiers du pharaon. Il savait tout cela, mais depuis sa récente nomination due à Herhor, son animosité à l’égard des prêtres avait perdu de son intensité. Les paroles de Hiram l’avaient ravivée. Pourquoi les prêtres menaient-ils des négociations à son insu, pourquoi lui cachaient-ils que les peuples d’Asie devaient cent mille talents à la couronne ?

Ramsès souffrait de devoir apprendre la vérité de la bouche d’un étranger. D’autre part, pourquoi Pentuer et Méfrès insistaient-ils tant sur la nécessité d’une paix durable, alors que la guerre seule pouvait redresser la situation de l’Égypte ?

« Cent mille talents à récupérer, calculait-il, plus deux cent mille que payeraient Ninive et Babylone … Voilà de quoi couvrir les frais de n’importe quelle guerre, sans compter les tributs que celle-ci assurerait pour l’avenir et les esclaves que j’en pourrais ramener ! À ce moment-là, il me serait enfin possible de régler le sort du clergé ! »

Une fièvre inconnue le gagnait. L’espace d’un instant, il se demanda ce qui arriverait au cas où les Asiates le vaincraient … Mais, aussitôt, il renonça cette idée : comment les troupes égyptiennes pourraient-elles ne pas écraser les barbares assyriens alors qu’il y aurait à leur tête le petit-fils de Ramsès le Grand qui avait, lui, dispersé les hordes hittites ? Il se sentait invincible et avait en ses forces une foi inébranlable ; de plus, les dieux n’étaient-ils pas là pour le protéger ?