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— Mais qu’espèrent tous ces hommes ?

— Rien ! répondit le prêtre d’un ton indigné. Si la prêtresse chargée de la flamme sacrée oubliait son vœu de chasteté, elle devrait périr !

— Cruelle loi ! dit Ramsès.

— Attends ici, dit le prêtre avec froideur. Et lorsque tu entendras trois coups de gong, entre dans le temple, monte sur la terrasse et de là pénètre dans la salle pourpre …

— Tout seul ?

— Oui.

Le prince s’assit sur un banc, sous un olivier, et se mit à écouter les rires des femmes qui retentissaient dans le petit palais.

« Kamée ? … pensa-t-il. Joli prénom … Elle est sûrement jeune, peut-être belle, et ces Phéniciens stupides la menacent de mort au cas où … C’est sans doute pour eux le seul moyen de garder quelques Phéniciennes vierges … ».

Il plaignait cette femme pour qui l’amour devait signifier le tombeau.

« Ah ! Si Tutmosis devenait prêtresse d’Astoreth, il n’aurait pas le temps de faire brûler une seule lampe devant l’autel ! » songea-t-il gaiement.

À ce moment, un chant d’homme s’éleva devant le palais. La voix était chaude et belle ; les paroles étaient grecques. Une flûte accompagnait le chanteur, et un chœur de femmes reprenait chaque fois le refrain. C’était un chant d’amour tendre et troublant. Ramsès avait fermé les yeux et écoutait, charmé. L’univers entier s’était estompé pour lui et il ne restait que ce chant d’amour d’un homme pour une femme, un chant que Ramsès eût voulu faire sien … La passion de cet être amoureux lui parut plus importante que toute la grandeur de son rang de prince et l’importance de ses fonctions.

Il fut tiré de sa rêverie par un son de bronze trois fois répété. Le temple l’appelait.

Il se leva et gravit les marches de la terrasse. Là, tout n’était que silence ; seule une fontaine bruissait doucement. Il abandonna son épée et son manteau et pénétra dans le sanctuaire. La porte était ouverte et des statues de taureaux ailés, aux têtes humaines, accueillaient l’arrivant.

À l’intérieur régnait une totale obscurité ; seule la clarté blafarde de la lune pénétrait par les fenêtres étroites. Dans le fond, devant la statue d’Astoreth, brûlaient deux lampes. Ramsès distingua un visage de femme d’une infinie douceur ; il s’était autrement imaginé cette divinité de la vengeance et de la débauche.

« Étranges Phéniciens, pensa-t-il ; leurs dieux ne mangent pas d’enfants, leurs prêtresses sont vierges et leur déesse a un visage de petite fille … ».

Soudain, quelque chose lui frôla les jambes, tel un serpent. Ramsès recula d’un pas. Une voix murmura :

— Ramsès ! Ramsès !

Il ne put distinguer si c’était une voix d’homme ou de femme, mais il était sûr qu’elle venait du sol. Il se pencha, et sentit deux mains se poser délicatement sur sa tête. Il se redressa, voulut les saisir ; il ne rencontra que l’air.

— Ramsès ! murmura la voix, venant cette fois du haut.

Il leva la tête et sentit sur ses lèvres une fleur de lotus, mais c’est en vain qu’il tenta de la saisir.

— Ramsès ! souffla la voix, en provenance de l’autel.

Le prince se retourna et la surprise le cloua sur place. À quelques pas de lui se tenait debout un beau jeune homme, qui lui ressemblait comme un frère jumeau : mêmes traits, même allure, mêmes vêtements. Ramsès crut d’abord se trouver devant un immense miroir, mais il comprit aussitôt qu’il n’avait pas devant lui une image mais un être vivant. Il sentit un baiser dans le cou ; derrière lui, il n’y avait personne et son sosie avait disparu.

— Qui es-tu ? Je veux le savoir ! s’écria-t-il irrité.

— C’est moi, Kamée, répondit une voix douce.

Et, dans le rayon de lune, apparut une ravissante jeune femme, nue, une ceinture dorée enserrant sa taille. Ramsès la prit par la main ; elle le laissa faire.

— C’est donc toi, Kamée ? Ce n’est pas possible ! C’est bien toi qu’un jour Dagon m’a envoyée, n’est-ce pas ! Tu t’appelais alors Tendresse …

— Mais je suis aussi Tendresse, répondit-elle.

— C’est toi qui, tout à l’heure, as posé tes mains sur ma tête ?

— Oui.

— Comment as-tu fait ?

— Comme ceci ! répondit-elle en jetant ses bras autour du coup du prince et en l’embrassant.

Ramsès voulut la saisir dans ses bras, mais elle se dégagea avec une force qu’on ne lui eût jamais soupçonnée.

— C’est donc toi la prêtresse Kamée ? répéta-t-il … Et c’est pour toi que chantait ce Grec … Qui est-il ?

Le prince parlait d’une voix passionnée.

— C’est un serviteur du temple, répondit Kamée d’un ton de mépris.

Ramsès sentait monter en lui un désir insensé pour cette frêle jeune femme qui, quelques mois plus tôt, l’avait laissé indifférent et qui, aujourd’hui, faisait naître en lui une véritable passion. Cependant, il avait présente à l’esprit la loi de mort, inexorable.

— Que tu es belle ! dit-il à Kamée. Puis-je te rendre visite ? Mais, dis-moi, tu es vraiment chargée de veiller sur la flamme sacrée ?

— Oui.

— Et, vraiment, tu n’as pas le droit d’aimer ? Ne feras-tu pas, pour moi, une exception ?

— Les dieux se vengeraient et la Phénicie me renierait !

Ramsès l’attira vers lui, mais elle se dégagea de nouveau.

— Prends garde, seigneur, dit-elle en le regardant avec arrogance. La Phénicie est puissante et ses dieux …

— Que m’importent ses dieux ! S’ils osaient porter la main sur toi, je mettrais en pièces la Phénicie !..

— Kamée !.. s’éleva une voix venant de l’autel.

Elle pâlit.

— Tu vois, ils m’appellent … Ils ont peut-être entendu tes blasphèmes !..

— Je leur souhaite de ne jamais entendre ma colère ! éclata Ramsès.

— La colère des dieux est plus terrible encore, dit-elle.

Elle disparut dans l’obscurité. Ramsès courut à sa suite, mais il recula, effrayé. Entre l’autel et lui, une flamme rouge venait de s’abattre avec un grondement terrible. Elle avançait, droit vers lui, sur toute la largeur du temple. Le prince recula pas à pas. Il sentit soudain un souffle d’air frais : il se trouvait dehors, et le portail de bronze se referma avec bruit devant lui.

Il se frotta les yeux, reprit son épée et son manteau, et descendit l’escalier, en titubant.

En le voyant revenir au palais, le visage défait, le regard vague, Tutmosis s’inquiéta.

— Grands dieux ! Où étais-tu ? demanda-t-il. Ta Cour tout entière est inquiète !

— Je suis allé me promener. La nuit est si belle …

— Je tiens à l’apprendre le premier une grande nouvelle, dit le courtisan : Sarah a mis au monde un fils.

— Ah oui ? dit Ramsès d’une voix indifférente. À l’avenir, ajouta-t-il, je ne veux plus qu’on s’inquiète de mes sorties.

— Tu veux donc continuer à sortir seul ?

— Si je ne pouvais sortir seul et aller où j’en ai envie, je serais le plus malheureux des esclaves, répondit sèchement Ramsès.

Il passa dans sa chambre. Hier encore, la nouvelle qu’il avait un fils l’eût rendu fou de joie. Aujourd’hui, il l’accueillait avec indifférence. Il était plongé tout entier dans les souvenirs de cette soirée, la plus extraordinaire qu’il eût jamais connue. Il entendait encore résonner à ses oreilles le chant du Grec et il revoyait le clair de lune sur le temple d’Astoreth. Il ne put fermer l’œil de la nuit.