Выбрать главу

Jadis, lorsque Dagon lui avait envoyé Kamée, il l’avait trouvée séduisante, sans plus ; mais maintenant qu’elle lui était devenue inaccessible, à lui nomarque et fils de pharaon, et qu’il entendait chaque soir s’élever vers elle le chant passionné d’un autre homme, il éprouva pour la première fois de sa vie un sentiment nouveau, mélange de désir, de jalousie et de tendresse. S’il avait pu posséder Kamée à son gré, elle ne l’eut sans doute pas intéressé ; mais l’ombre de la mort barrant l’entrée de sa chambre et ce rival inconnu de tous les soirs donnaient à la jeune femme un attrait incomparable. Voilà pourquoi, depuis dix jours, tous les soirs, Ramsès hantait les jardins du temple d’Astoreth.

Un soir, il s’y rendit avec la décision bien arrêtée de pénétrer chez Kamée. Mais, arrivé à l’entrée du jardin, il eut honte de lui.

« A-t-on jamais vu un fils de pharaon poursuivre ainsi une femme, comme un pauvre scribe sans le sou ? Jusqu’à présent, toutes sont venues à mon appel ; celle-ci viendra également … ».

Il était sur le point de rebrousser chemin ; il hésita de nouveau.

« Mais elle ne peut pas venir, songea-t-il ; ils la tueraient … En fait, la tueraient-ils vraiment ? Qui le ferait ? Hiram, qui ne croit en rien, ou Dagon qui ne sait plus lui-même en quoi il croit ? … À moins qu’un de ces pèlerins fanatiques qui sont ici par milliers … ».

Il se dirigea vers le palais de la prêtresse. Il y avait plus de bruit et de lumière que d’habitude ; une foule importante entourait la maison. Un éléphant portant un dais somptueux et des chevaux harnachés attendaient entre les arbres. Des hommes barbus, à la chevelure épaisse, vêtus de gros drap et chaussés de bottes, se tenaient près des chevaux. Ils étaient armés d’arcs, d’épées et de javelots. À la vue de ces étrangers trapus, lourds, vulgaires, parlant une langue inconnue aux résonances métalliques, le prince sentit son sang bouillonner.

Le spectacle de ces hommes faisait monter en lui une sourde colère, et il aurait voulu se jeter sur eux, le glaive levé. Il se maîtrisa. Non loin de lui passa un homme vêtu d’un pagne, un Égyptien. Il l’appela, lui tendit quelques drachmes, et demanda :

— Qui sont ces hommes ?

— Des Assyriens, dit l’esclave, et ses yeux brillèrent de haine.

— Des Assyriens ? Que font-ils ici ?

— Sargon, leur maître, est chez la prêtresse, et ils sont là pour le protéger … Que la peste les emporte !

— Va-t’en, dit Ramsès.

« Ainsi, les Assyriens sont déjà chez nous pour négocier — ou pour tromper — et leur grand maître fait la cour à Kamée ? » pensa-t-il.

Il rentra au palais, la tête basse. Une haine inconnue s’était réveillée en lui contre ces ennemis séculaires de l’Égypte, et tout ce que sa raison lui dictait en faveur de la paix s’évanouissait sous l’empire de la passion. La guerre contre l’Assyrie, c’était désormais autre chose que des richesses à conquérir ; c’était surtout une soif de sang et de vengeance.

Rentré chez lui, il appela, comme à l’accoutumée, son fidèle Tutmosis. Il était furieux et Tutmosis était ivre.

— Sais-tu ce que j’ai vu ? demanda-t-il au courtisan.

— Encore des prêtres, sans doute ? …

— J’ai vu des Assyriens ! Oui, des Assyriens, velus, puants, horribles !

Il marchait dans la pièce d’un pas fiévreux.

— J’avais cru, continua-t-il, j’avais cru que je détestais les gouverneurs qui me volent, les prêtres qui me tyrannisent … Je vois maintenant que ce n’étaient que des vétilles ; je n’ai compris ce qu’est la haine que depuis que j’ai vu ces Assyriens !

— Tu es habitué aux Juifs et aux Phéniciens, seigneur ; les Assyriens, tu les vois pour la première fois …

— Mais non ! Phéniciens, Philistins, Libyens, nous sommes une même famille … Du moment qu’ils paient le tribut, nous n’éprouvons à leur égard nulle haine … Mais rien ne nous paraît plus haïssable qu’un Assyrien ! Je ne trouverai de repos tant que je n’aurai pas couvert leurs champs de leurs cadavres, et que je n’aurai compté cent mille bras assyriens coupés !..

Tutmosis, effrayé, se taisait.

Chapitre XXXIII

Quelques jours plus tard, Ramsès envoya Tutmosis chez Kamée avec mission de la ramener au palais. Elle arriva peu de temps après, dans une litière soigneuse close. Ramsès la reçut dans son appartement.

— Je suis allé chez toi hier soir, dit-il.

— Astoreth ! Quel bonheur ! Mais, seigneur, pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?

— Il y avait là une bande de pourceaux assyriens …

— Je n’aurais jamais espéré que notre maître à tous honorât mon jardin de sa présence !..

Le prince rougit. Si elle avait su qu’il avait passé sous ses fenêtres non pas une soirée, mais dix ! Mais peut-être le savait-elle, et ses paroles n’étaient-elles qu’ironie ?

— Ainsi donc, reprit le prince, tu reçois maintenant des Assyriens ?

— C’était un de leur grand seigneur, Sargon : il a offert cinq talents à la déesse !

— Et tu le remercieras comme il se doit, sans doute ! ironisa Ramsès. Sa générosité amadouera les dieux et t’évitera la mort ? …

— Que dis-tu là ? Ne sais-tu pas qu’aucun Asiate ne lèverait la main sur moi, même si je m’offrais ? Ils craignent la divinité !

— Et que te voulait donc ce pieux Asiate ?

— Il m’a demandé d’aller m’établir au temple d’Astoreth à Babylone.

— Et tu as accepté ?

— J’accepterai … si tu l’ordonnes, répondit Kamée en se voilant le visage.

Ramsès lui prit la main. Ses lèvres tremblaient.

— Ne me touche pas, seigneur ! dit-elle. Tu es mon maître et le salut de la Phénicie, mais sois miséricordieux !..

Le prince la lâcha et fit quelques pas dans la pièce.

— Quelle chaleur, n’est-ce pas ? dit-il. Il existe, parait-il, des pays où une poussière blanche tombe parfois du ciel : elle fond à la chaleur et elle provoque le froid. Demande à tes dieux d’en faire tomber sur l’Égypte …

Il s’arrêta, la regarda fixement.

— Mais même si toute l’Égypte en était couverte, acheva-t-il, mon cœur n’en serait pas rafraîchi !

— Tu es comme le dieu Amon, seigneur, tu es le soleil incarné, tu éclaires tout ce vers quoi tu te tournes, et sous ton regard les fleurs éclosent …

Le prince s’approcha d’elle.

— Mais sois bon, seigneur, murmura la prêtresse, et ne me fais pas de mal …

Ramsès s’écarta ; Kamée eut un sourire équivoque. Un long silence tomba sur eux. La prêtresse le rompit.

— Tu m’as fait venir, seigneur, j’attends tes volontés.

— Ah oui !

Ramsès semblait sortir du sommeil.

— Ah oui !.. Je voulais te demander quelque chose : qui était ce jeune homme qui me ressemblait tant, l’autre nuit, au temple ?

— C’est un secret sacré, seigneur.

— Avec toi, tout est défense et secret. Au moins, dis-moi : était-ce un homme ou un esprit ?

— Un esprit.

— Un esprit qui, le soir, chante sous tes fenêtres …

Kamée sourit.

— Je ne veux pas violer vos secrets, dit Ramsès, mais je te charge de dire à cet esprit qui me ressemble tant de quitter l’Égypte au plus tôt et de ne plus jamais réapparaître ici. Car, vois-tu, il ne peut y avoir deux héritiers du trône dans un même pays …

Il avait proféré cette menace pour inquiéter Kamée, mais une idée nouvelle venait de surgir dans son esprit.