— Tu as trois autres femmes dans ta maison … Des filles de sang noble …
— Soit. Mais encore ?
— Et tu cours encore des dangers pour une quatrième … Une Phénicienne dévergondée !..
Le prince se troubla. Comment Sarah avait-elle pu apprendre ou deviner que Kamée était dévergondée ?
— Il y a des mauvaises langues partout, dit-il. Qui t’a parlé d’une Phénicienne ?
— Personne, sinon mon cœur et des présages.
— Des présages ?
— Oui, ils sont effrayants. Une vieille prêtresse m’a prédit que mon fils et moi péririons par la faute des Phéniciens …
— Et toi, fille de Jehovah, tu crois aux balivernes d’une vieille ?
— Mon Dieu ne concerne que moi ; je dois aussi respecter les dieux des autres.
— Ainsi, la prêtresse en question t’a parlé des Phéniciens ?
— Oui, il y a longtemps déjà, elle m’a dit de me méfier d’une Phénicienne … Ici, j’entends sans cesse parler d’une prêtresse phénicienne ; on dit même que c’est envoûté par elle que tu as bondi, l’autre jour, dans l’arène … Je serais morte de douleur si cette bête t’avait fait quelque mal !
— Je ne cours aucun risque, rassure-toi, dit le prince en riant. Les hommes peuvent nuire aux hommes, mais pas à nous qui sommes les maitres du monde !
Il embrassa Sarah et son fils et les quitta, mais l’inquiétude était en lui.
« Décidément, rien ne peut rester secret en Égypte, pensait-il. je suis surveillé sans cesse par les prêtres et les courtisans ; Kamée est observée sans répit par les phéniciens. S’ils m’ont laissé lui rendre visite, c’est qu’ils n’attachent guère d’importance à sa vertu … D’ailleurs, après m’avoir dévoilé les supercheries de leur temple !.. Oui, Kamée sera à moi. Ils ont trop besoin de mon appui pour risquer de s’attirer ma colère …
Quelques jours plus tard, l’archiprêtre Mentésuphis vint trouver Ramsès. À son air grave, le prince devina qu’il était au courant de tout et qu’il allait lui faire des reproches, mais il n’en fut rien. Après s’être assis, l’archiprêtre commença sur un ton officiel :
— Je viens d’apprendre de Memphis l’arrivée à Pi-Bast du grand prêtre chaldéen Istubar, astrologue et conseiller du roi Assar …
Le prince faillit souffler à Mentésuphis le but de la visite d’Istubar, mais il se mordit les lèvres et garda le silence.
— Istubar, continua l’archiprêtre, a apporté des documents qui nomment Sargon ambassadeur du roi Assar en Égypte …
Ramsès faillit éclater de rire en voyant l’air sérieux avec lequel Mentésuphis lui dévoilait une infime partie des secrets qu’il connaissait, lui, depuis fort longtemps. Il sentit aussi du mépris s’ajouter à sa gaieté.
— Le noble Sargon et l’illustre Istubar, poursuivait Mentésuphis, se rendront à Memphis pour présenter leurs hommages au pharaon. Ils demandent cependant que l’héritier du trône les reçoive d’abord.
— Bien volontiers, répondit le prince. J’aurai aussi l’occasion de lui demander quand l’Assyrie compte payer ses dettes envers nous …
— Tu ferais cela ? demanda le prêtre, en le regardant fixement.
— Mais c’est de la première importance ! Notre trésor est pauvre …
Mentésuphis se leva et dit, d’une voix basse et solennelle :
— Erpatrès, je te défends, au nom du pharaon, de prononcer devant Sargon ou Istubar un seul mot au sujet du tribut en retard !
Le prince pâlit.
— Saint père, dit-il en se levant à son tour, de quel droit me donnes-tu des ordres ?
Mentésuphis détacha de son cou une chaîne au bout de laquelle brillait une des bagues du pharaon. Voyant ce symbole du pouvoir, le prince baisa la bague et déclara :
— J’exécuterai les ordres de mon père et maître.
Ils se rassirent et Ramsès demanda :
— Pourrais-tu cependant m’expliquer pourquoi l’Assyrie ne doit pas payer son tribut dont nous avons pourtant grand besoin ?
— Parce que nous n’avons pas les moyens de la force à le payer, répondit Mentésuphis avec froideur. Nous disposons de cent vingt mille soldats et les Assyriens en ont trois cents mille.
— Pourquoi, dans ce cas, le ministère de la Guerre, dont tu fais partie, a-t-il réduit notre armée de soixante mille hommes ?
— Pour enrichir le trésor du pharaon de douze mille talents !
— Ah !.. Mais, dis-moi encore, pourquoi Sargon se rend-il chez mon père ?
— Je ne sais pas.
— Mais moi, en tant qu’erpatrès, ne devrais-je pas le savoir ?
— Il est des secrets d’État qui ne sont connus que de quelques dignitaires …
— Et que mon père lui-même ignore ? …
— Certes, le pharaon demeure étranger à certains secrets, car il n’est pas archiprêtre.
— C’est étrange, railla le prince ; l’Égypte appartient au pharaon et il s’y passe des choses que le pharaon ignore ! Explique-moi donc ce paradoxe ?
— L’Égypte appartient en premier lieu à Amon, et il importe que les grands secrets ne soient connus que de ceux à qui Amon révèle sa volonté.
Le prince bouillonnait de colère et se dominait à grand-peine.
— Un mot encore, dit-il aussi calmement qu’il le put, un mot encore : si l’Égypte est faible au point qu’il m’est défendu de réclamer les dettes assyriennes, quelle garantie avons-nous que ces mêmes Assyriens ne nous attaqueront pas demain ?
— Nous pouvons nous protéger par des traités.
— Il n’y a pas de traités pour les faibles ! s’écria Ramsès. Il faut des javelots pour garantir des papyrus !
— Et qui te dit que nous n’en avons pas ?
— Toi-même ! Nous avons cent vingt mille hommes contre trois cent mille ! Les Assyriens peuvent faire de l’Égypte un désert !
Les yeux de Mentésuphis brillèrent.
— S’ils pénétraient chez nous, l’Égypte serait leur tombeau … Nous armerions tous les nobles, tous les paysans et même les prisonniers. Tous les temples livreraient leur or, et c’est avec cinq cent mille combattants égyptiens que les Assyriens devraient se mesurer !
Cet éclat d’enthousiasme patriotique plut à Ramsès. Il prit le prêtre par le bras et dit :
— Si nous pouvons disposer d’une telle armée, pourquoi ne marcherions-nous pas sur Babylone ? Nitager nous le demande depuis des années, l’Assyrie se fait menaçante … Le temps travaille contre nous !
Le prêtre l’interrompit.
— Sais-tu, seigneur, ce qu’est la guerre, et surtout ce qu’est une guerre qui nécessite la traversée du désert ? Avant d’arriver à l’Euphrate, nous perdrions sans doute la moitié de nos effectifs !
— Une seule bataille rétablirait la situation ! dit Ramsès.
— Une bataille … Sais-tu, toi, ce qu’est une bataille ?
— Je m’en doute ! dit fièrement le prince en touchant l’épée suspendue à son côté.
Mentésuphis haussa les épaules.
— Eh bien, moi, je te dis que tu ne sais pas ce qu’est une bataille. Tu en as une idée complètement fausse que t’ont donnée les manœuvres ! Tu y étais toujours vainqueur, alors que plus d’une fois tu aurais dû y être vaincu.
Le prince s’assombrit.
— Vois-tu, seigneur, continua le prêtre, la bataille, c’est avant tout du hasard. Le sort nous tend la main, et il faut la saisir au plus vite. Aucune erreur n’est permise …
— Je prétends, moi, que nous devons écraser l’Assyrie ! répéta le prince en se frappant la poitrine.
— Tu n’as pas tort, dit l’archiprêtre. L’Assyrie sera vaincue, et par toi encore peut-être, mais plus tard, plus tard …